INTERVIEW U-ROY, LE 23 AVRIL 2009 A ST OUEN

REALISE PAR DOCTORBIRD

 

U Roy, en 2008 vous avez tourné en France avec Love trio, un groupe américain entre le free jazz et l’électronique… quelles expériences cela vous a-t-il apporté ?
De la nouveauté ! Pour être franc, j’aime essayer des choses différentes. En fait, les musiciens de Love trio m’ont contacté pour me dire qu’ils respectaient beaucoup mon travail et qu’ils aimeraient beaucoup m’avoir sur leur morceaux. Ils sont donc venus me voir en Jamaïque, m’ont fait écouter leurs morceaux et j’ai été très heureux de pouvoir collaborer avec eux. Tant qu’ils aimaient ce que je faisais sur leur musique c’était « no problem ». La scène fut aussi une expérience intéressante, avec des choses inhabituelles. Sur cette tournée 2009 je renoue avec mes classiques sur des riddims standards parce que c’est ce que les gens aiment le plus bien sur! Avec Pablo Moses, le même backing band joue pour chacun d’entre nous mais nous faisons chacun notre propre show… just respect yunno!


Votre dernier LP « old school new rules » est votre 4ème collaboration avec Mad professor, pourtant il ne vous accompagne que rarement en tournée…

Oui c’est vrai ! Cela remonte a très longtemps maintenant, peut-être 10 ou 15 ans… je sais qu’il joue souvent avec Lee « scratch » Perry et qu’ils font du bon travail, mais bon c’est ok… peut-être ont-ils une meilleure vibe ensemble sur scène… Moi je me contente du travail de studio avec lui, mais dès qu’il aura à nouveau envie de tourner avec moi aussi, pas de problème !
Quelles différences y a-t-il entre U Roy sur scène avec un groupe et U Roy qui joue avec son sound system Stur Gav?
Beaucoup ! Ce n’est pas du tout le même feeling, car sur scène il faut bouger pour son public et faire en sorte qu’il bouge aussi, mais également refaire ce que l’on a déjà fait sur les disques, car ils viennent pour entendre ça ! C’est un show complet, alors que lorsque je suis en sound system par contre c’est plutôt du free style. On écoute les riddims passer et on dit ce que l’on a envie de dire ! C’est aussi simple que ça. On s’inspire en fonction de l’humeur des gens ; l’interactivité est différente avec le public d’un concert…


Vous souvenez-vous de votre premier concert à Paris ?

Oui, c’était en 1980 ! J’étais venu avec le Soul Syndicate… Carlton «Santa» Davis à la batterie, George «fully» Fullwood à la basse, Tony Chin à la guitare, mais aussi Enroy «Tenor» Grant au sax. Et vous savez quoi ? Il n’y avait pas grand monde dans le public à cette première (rire). Mais je suis revenu, et année après année, les gens étaient de plus en plus nombreux ! Honnêtement, vous autres français, bien que vous ne compreniez pas vraiment mes paroles, vous m’avez accepté comme n’importe quel autre artiste, et ça a été vraiment un honneur pour moi. Et jamais je n’aurais pensé que le reggae puisse ensuite s’étendre partout en France… aujourd’hui, la France est un des plus gros pays consommateurs de reggae et nous permet de ne pas seulement nous contenter du marché jamaïcain. Cela nous fait à tous réellement du bien, et je ne parle pas seulement pour moi, mais pour tous les artistes jamaïcains, jeunes ou moins jeunes… Comment aurais-je pu imaginer, il y a près de 40 ans, que des gens comme vous s’intéressent encore à ma musique et viennent m’interviewer ! Pourtant c’est le cas, et je vous en remercie.

Aujourd’hui en Jamaïque, le reggae est tombé en désuétude, la mode n’est plus au cultural ou conscious lyrics. Qu’est ce que cela vous inspire ?
Oui c’est vrai, et cela m’a énormément surpris également… en France, au Japon, il y a plus de gens qui écoutent du reggae que dans mon propre pays ! Les jeunes jamaïcains d’aujourd’hui disent qu’ils écoutent du dancehall (musique pour danser)… mais la musique dancehall a toujours existé ! Elle était là même bien avant moi ! Alors je ne veux pas croire que ce sont eux qui ont inventé le dancehall… maintenant ils viennent avec leur idées, font leur trucs… je les respecte pour ça, ils doivent survivre comme j’ai du le faire avant eux, mais pourquoi n’essaient-ils pas d’évoluer musicalement vers quelque chose de propre et de sincère ? Partout dans le monde, les gens veulent une musique qui inspire les jeunes à quelque chose de moins… dangereux. C’est la même chose dans le monde du rap, ils parlent d’armes, de « bitches », de choses comme ça… pourquoi ? Moi j’ai ma mère, ma sœur, mes filles, je n ai pas envie que l’on parle des femmes comme ça, ce n’est pas la réalité. Je ne suis pas fier d’eux, ils sont les responsables de ça…


OK, parlons un peu de Stur Gav… à quand enfin une soirée à Paris ?

Franchement vous savez quoi ? J’en rêve avec impatience, mais si je fais ça, je veux que ce soit à la demande des gens, et avec un bon promoteur qui me dise clairement combien de shows il souhaiterait faire avec mes dj’s. Je serais vraiment ravi de pouvoir faire cela, mais je ne veux pas juste venir comme ça en France sans savoir si la promotion est bien faite. J’ai vraiment cette volonté de venir avec Stur Gav à Paris, mais seulement si les choses sont bien préparées. L’année dernière nous sommes allés en Belgique (@ Geel festival) pour la première fois, avec Josey Wales & Brigadier Jerry. C’était vraiment bien, le public a apprécié, alors… Le sound system c’est mon truc, de la d’où je viens... et je n’oublierai jamais d’où je viens. Je me devais d’avoir mon propre sound system... Cela me rappellera toujours mes débuts, là où tout a commencé pour moi. Où que je sois aujourd’hui, c’est grâce aux sound systems, là où les gens m’ont entendu dans un micro pour la première fois… et se sont dit que U Roy était bon !


Au début des années 70, vous avez monté vos propres labels en Jamaïque (Mego-Ann & Delma) mais seulement enregistré une poignée de singles avant qu’ils ne disparaissent. Pourquoi ?

Oui, c’était un autre temps… j’étais si jeune... lorsque j’ai créé mes propres labels, j’ai du aller voir d’autres promoteurs jamaïcains, plus gros, afin qu’ils distribuent mes disques dans le monde entier. Mais ils m’ont pris de haut et m’ont fait patienter sans raison… c’était très décourageant pour moi qui cherchait à créer quelque chose, mais cela m’aura au moins ouvert les yeux et appris à survivre dans ce business. Lorsque j’ai débuté, je ne savais pas si un jour je pourrais m’acheter une chemise ou des chaussures. Avec le temps, j’ai pu m’acheter une maison, une voiture, nourrir mes enfants et élever ma famille, pouvoir donner aux amis ce que je peux donner... j’en suis content et je crois que c’est une bénédiction, je le prends comme ça car j’aurais pu ne rien avoir. J’ai vu des artistes, avec lesquels j’ai commencé, qui aujourd’hui n’ont rien… c’est triste.


Fin 70 vous avez vendu beaucoup d’albums au Nigéria, est-ce que le fait d’être une superstar en Afrique est l’une de vos plus grosses satisfactions professionnelles ?

Oui c’est vrai (rire), mais j’ai aussi beaucoup vendu au Cameroun, en Côte d’Ivoire et ailleurs en Afrique … le problème, c’est que j’ai été naïf à l’époque, et malgré le fait de passer beaucoup à la radio et de vendre des disques, pas mal de promoteurs locaux ont profité de mes lacunes en comptabilité (rire). En gros j’ai eu la gloire, mais pas l’argent. Aujourd’hui j’en souris, c’est OK.
Finalement comme on dit « on récolte ce que l’on sème » et vous avez semé de très bonnes graines…
Oui, vraiment (rire) et honnêtement je vais vous dire, c’est vraiment un honneur pour moi de voir qu’en ce jour je fais toujours ce métier. Nous ne sommes plus très nombreux maintenant à avoir ce privilège. Comme je le disais, je garde en mémoire ces artistes de ma génération qui ont fait beaucoup de choses par le passé et qui aujourd’hui sont dans une situation bien moins bonne que moi. Aujourd’hui j’ai la chance de pouvoir être en France en ayant fait de la musique pendant de nombreuses années, et je monte encore sur scène pour jouer devant des gens jeunes qui m’applaudissent et sont à l’écoute de mon message. C’est vraiment bon pour moi, cela me donne de la force pour continuer… chaque jour je remercie Jah pour toutes les choses qu’il a fait pour moi.

 

 

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