INTERVIEW JOSEPH COTTON, LE 19 JUIN 2009 A PARIS

REALISE PAR DOCTORBIRD

 

Rendez vous est donné avec Joseph Cotton dans un café parisien du 13éme arrondissement de Paris. Il arrive, très chic comme toujours, accompagné de Phoenix du Lion scratch sound system. Joseph Cotton n’est pas quelqu’un qui manie la langue de bois, et sais ce qu’il a à dire. Ses réponses tourneront d’ailleurs toujours autour de mes questions, sans y répondre de facons précises. Il affirme les choses avec fermeté tout en restant disponible et courtois. Rencontre avec un Dj qui mène sa barque depuis plus de 30 ans.


Joseph Cotton, vous êtes né sous le nom de Silbert Walton dans la paroisse de St Ann, au nord de la cote jamaicaine, vous y avez vécu jusqu'à l’adolescence ?


Oui, et j’ai appris beaucoup de choses la bas. J’ai vécu en haut des montagnes de St Ann, avant d’aller à Kingston, ou j’ai commencé ma carrière de Dj. Beaucoup de grands noms jamaicains sont de St Ann, à commencer par Marcus Mosiah Garvey qui était de St Ann’s bay la capitale, Winston Rodney (burning spear), mais aussi Bob Marley. Tous les grands ! On m’y a enseigné la notion de respect et la discipline, car il est important de respecter son prochain pour pouvoir être respecté…nous sommes égaux et ne faisons qu’un…personne n’est plus important qu’une autre personne. C’est une idéologie essentielle. Et c’est pareil avec le reggae, c’est une musique qui possède une âme, qui délivre un message positif pour les gens qui souffrent. Aujourd’hui certains sont là seulement parce que c’est la mode, et parlent de flingues et d autres choses futiles, c’est vraiment pas bon. On dit que le monde change, mais c’est faux, ce sont les gens qui changent ! A St Ann il y avait une énergie positive qui nous poussait à aimer, à aller dans le bon sens. Quand j’étais gamin, les Djs nous montraient la voie. Aujourd’hui, bien qu’ils servent de modèles aux jeunes, ceux-ci ne jouent pas leur rôle ! Pourtant ils détiennent la force des mots…S’ils n’éduquent pas, ce sera le chaos…


Qui vous servaient de modèles ?


U Roy bien sur, mais aussi Dennis Alcapone, Big youth, Prince Jazzbo, Gregory Isaacs…Ce sont de bonnes personnes, qui amenaient un message de sagesse. Lorsqu’ils chantaient qu’il fallait aimer son prochain comme soit même, c’est ce que l’on essayait de faire, alors quand un Dj aujourd’hui dit de prendre son flingue pour jouer au dur…les jeunes prennent exemple. A la base la musique roots est bien souvent basée sur des textes bibliques, mais beaucoup de ses jeunes artistes ne croient pas réellement en la bible. Pour eux, le reggae est un jeu dans lequel ils feraient leur propagande. Ici et là j’entends Selassié I, tout les jours j’entends Selassié I, mais l’enseignement de Selassié est d’unir les gens, pas de s’entretuer... pourquoi prêchent ils d’une main quand ils ont un flingue dans l’autre ? Ils servent deux maitres. Ils mélangent tout, ils ne sont pas dans le bon train ! Moi je crois en Jah Rastafari, mais je n’ai pas besoin de me faire pousser des locks pour le montrer et exprimer ma foi. Beaucoup de gens portent des dreadlocks, mais ce ne sont pas tous des rastamans. Je ne veux pas être assimilé à ces gens la. Personne n’a besoin d’être rasta pour faire du reggae. Au départ, Les principaux protagonistes du reggae n’étaient pas rastas. Duke Reid ne défendait pas la cause rasta, Coxsone était baldhead (sans dreadlocks), et pourtant ils sont à la base de tout. Les rastas étaient mal vus en Jamaique, on disait qu’ils étaient mauvais et qu’ils avaient le cœur noir. Lorsque les Wailers ont commencés à chanter la gloire de Jah, les radios ne voulaient pas passer leurs disques car ils étaient rastas et fumaient de la ganja. Elles leur préféraient Toots Hibbert ou Desmond Dekker, Roy Shirley, Ken Boothe, Alton Ellis toutes les grosses stars de l’époque. Bob lui, voulait que l’on joue ses morceaux comme «duppy conqueror» ou «small axe»…Avec le temps, tout le monde a réalisé l’importance de son message et celui des rastas. Celui d’une philosophie de l’avant (il s’emballe un peu et parle assez fort, si bien que des gens le regardent bizarrement)… Je m’exprime fort car je ne suis pas hypocrite, je dit les choses comme je les ressent.

Beaucoup de gens vous croient le fils de Count Ossie ?


Mon père est un homme ordinaire. Beaucoup le confondent avec le célèbre rastafarien Count Ossie, car il s’appelle également Ossie. Il tenait un sound system, c’est là que j’ai commencé à écouter Prince Buster, Derrick Morgan. J’y ai appris à danser et à chanter. C’est aussi là-bas que j’y ait entendu un Dj pour la première fois…King stitt avec «fire corner»(1969), produite par Clancy Eccles, et qui fut le premier number one d’un Dj ! Ensuite U Roy est arrivé en 1970 et a tout dominé ! Tout a changé ! Ensuite il y a eu Big youth et Dennis Alcapone en 1972 et s’en est suivi une longue liste de Dj’s conscious jusqu'à la fin des années 70 ! Dillinger, Trinity, U brown, Tappa Zukie, Ranking Joe… Ensuite ce fut Yellowman, Josey Wales, Charlie Chaplin, sur un style plus rub a dub mais toujours avec des conscious lyrics…Aujourd’hui les Dj’s parlent comme des brigands…ils parlent de choses contre lesquels nous nous sommes toujours battus ! Le gouvernement jamaicain exerce une censure a la radio sur ces chansons et je croît que c’est une bonne chose, c’est un pas positif dans ma direction tu vois ce que je veux dire ? (rires) Si cela peut endiguer un peu l’escalade de la violence en Jamaique, c’est une bonne chose. Et la bonne musique culturelle reviendra à nouveau en Jamaique et partout dans le monde.


Parlons de vos hits…


J’ai quitté la Jamaique en 1985 alors que j’étais numéro 4 dans les charts là-bas avec ce single « worship Jah ». Je suis parti sur une bonne note. En numéro un il y avait Michael Jackson avec « we are the world », puis George Michael, Phil Collins et Joseph Cotton (rire). Un an apres je fais « shubeen we deh » produit par pioneer international un label jamaicain…number 1 ! Et ensuite « no touch the style » en 1987 produit par fashion records (label anglais de la boutique dub vendor) encore number 1 ! Ensuite j’ai enregistré « half slim » pour Body music et produit par Lloyd Charmers …number one !


Sur votre premier album « touch her where she want it most » votre voix est plus jeune, et sonne plus old school facon Clint Eastwood ou U brown par exemple…


Oui, il est sorti en 1978 sous le nom de Jah Walton, et a été produit par Phil Pratt. Cet LP a été fait avec des riddim roots, ce n étais pas encore l’époque du rub a dub. Le style a rapidement évolué quand des gens comme Don Mais ou Henry « junjo » Lawes se sont mis a produire de nouveau sons sur des vieux riddims de studio one… j’ai ensuite sorti mon deuxième album en 1984 « cotton dish », que j’ai fait pour deux producteurs du nom de Tony Shabazz & Patrick Suntherland et cette fois ci, c’était du rub a dub. Depuis, il a été rebaptisé « talk of the town » en 1989… cela reste les chansons de mes débuts sous le nom de Joseph Cotton


Il y a aussi une chanson étrange « izzesse i » sortie par Coxsone ou vous chantez d’une voix fragile…


Non ce n’est pas ma chanson, ce n’est pas moi qui chante…(on lui a visiblement déjà posé cette question…)C’est bien mon nom sur la pochette mais ce n’est pas moi. Je ne sais pas s’ils se sont trompés ou si c’est quelqu’un qui a pris mon nom. Parfois il y a bien des erreurs sur les pochettes, par exemple j’ai enregistré un discomix avec Culture sur leur morceau « trod on » mais sur le disque ils ont mis le nom de Jah Thomas…Même heartbeat (compagnie de disques américaine) a repris le nom de Jah Thomas et je ne touche même pas de royalties dessus. Lorsque j’ai croisé Jah Thomas, je lui ai demandé quel effet cela faisait de voir un disque avec son nom dessus et d’entendre quelqu’un d’autre chanter (rire). C’est la même chose avec cette chanson « izzesse i ».


J’ai entendu parler de versions inédites enregistrées avec miss Pottinger. Vont-elles refaire surface un jour ?


Yeah j’ai enregistré pas mal de trucs au studio treasure isle fin 1977 début 1978, avec Sonia Pottinger lorsqu’elle a repris les studios de Duke Reid. Il y a notamment pas mal de discomix, en autre sur « girl i’ve got a date » avec Brent Dowe, « it’s raining » et « queen majesty » des techniques. Certaines ont étés rééditées par une compagnie allemande (moll-selekta) sur un Lp qui s’appelle « dancehall days » en 1999 je crois. Fut un temps ou je donnais mes chansons aux maisons de disques pour qu’elles les sortent en Lp mais maintenant cela ne m’intéresse plus. Je préfère récupérer mes chansons auprès des différents producteurs avec qui j’ai enregistré. Aujourd’hui j’ai des trucs que j’ai enregistré avec Carlton Patterson, Phil Pratt, Harry Mudie, mais je garde cela pour moi en attendant de les éditer moi-même, ou alors avec des gens qui feront bien les choses, on verra bien…

Desormais vous habitez à Paris…


Oui j habite à Paris mais je voyage toujours un peu partout tout le temps avec mes concerts. J’essaye de trouver un endroit ou je pourrais…me reposer tranquillement car quand je vois qu’au sein même de ma propre communauté à Londres, tous les jours quelqu’un se fait agresser ou tirer dessus, cela me rend amère. La drogue fait aussi des ravages là-bas, on peut y trouver facilement de la cocaine ou du crack… J’ai même fait un single la dessus «let London be nice again» que j’ai envoyé a la police, pour leur dire que l’on comptait sur eux…Ils l’ont mis sur leur site internet ! Paris est définitivement plus calme.

Vous avez joué avec beaucoup de groupes et de sound-system francais…


La scène francaise est super ! Il est bon de voir toute les bonnes influences du reggae à travers le monde. Vous avez de bons groupes ainsi que de bons sound systems. Lorsque j’ai debuté, j’etais selector et dj en même temps, je mettais un disque d’une main et j’avais le micro dans l’autre. C’est comme ca que j’ai appris à faire le dj, en donnant le meilleur de moi même. Aujourd’hui lorsque je suis sur scène, je ne sais pas ce que le selector va jouer comme riddim, mais il joue ses meilleurs titres et attend de moi que je donne aussi ce que j’ai de meilleur. Il faut avoir une bonne coordination avec son selector mais aussi trouver un sujet qui accroche avec le public…Parfois quand la musique démarre je ne sais même pas ce que je vais dire, mais les mots sortent tout seul de ma bouche (rire) C’est comme ca.


Avez-vous en projet de tourner avec un groupe ?


Lorsque l’on fait un concert, il est toujours mieux de jouer avec un groupe car cela améliore la qualité visuelle du show. Mais je suis un dj, j’ai débuté par les sound systems, alors cela me va bien aussi. Je fais mes lyrics en direct, que ce soit en sound system ou avec un groupe, quoi qu’il arrive cela ne change rien pour moi, même si c’est plus agréable de jouer avec un backing band.


En ce moment vous jouez beaucoup avec un sound system francais, «Lion scratch», avez-vous un LP en préparation ?


On ne sait jamais ce qu’il y a dans le tuyau…(rires).Peut être oui, peut être non…il est un peu tôt pour le dire et seul le futur nous donneras raison ou non. Pour le moment nous ne jouons pas de compositions originales, je joue juste sur les riddims qu’ils me proposent. Mais Lion scratch est un sound system en devenir, avec autour des gens ambitieux, qui cherchent à faire bien les choses, alors j’espère oui que l’on fera de bonnes choses ensemble.

 

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