INTERVIEW KIDDUS I, LE 07 NOVEMBRE 2009 A MASSY

REALISE PAR DOCTORBIRD / PHOTOS DJEDJE

 

Kiddus I vous êtes né a St Mary sur la cote nord de la Jamaique, quelle sont vos premiers souvenirs musicaux ?

La musique est venue à moi très tôt, entre deux et quatre ans je pense! En fait j’ai commencé à chanter à l’age de quatre ans. Je me souviens que je montais dans les arbres pour chanter, je me laissais inspirer par ses moments de bonheur et je chantais chantais... Ma famille m’a aidé dans cette voie aussi, puisque mes deux parents aimaient la musique et chantaient également. Mon père avait une bonne collection de disques, et je pouvais ainsi chanter les hits du moment. Il y avait pleins de choses différentes, mais d une manière générale c’était surtout des chansons américaines, même si il y avait aussi du mento et du calypso jamaicain. Bien sur tout ceci était bien avant l’arrivé du ska, la première musique jamaicaine moderne. Il y avait aussi beaucoup de musique latine, tchatcha, rumba ou encore du tango à la radio. Nous écoutions de préférences les stations américaines, cubaines ou locales. J’y ai entendu beaucoup de gospel, des folks songs, mais aussi notre vedette Harry Belafonte (chanteur américain des années 50/60 d’origine jamaicaine et ayant grandi sur place, véritable star du calypso à travers le monde, il sera le premier artiste à vendre 1 million d exemplaire d’un même album). Il y avait aussi les chansons dans les films, car à l’époque les acteurs chantaient souvent! Tout ceci me permettait d’avoir un gros volume musical à écouter, avec une palette sonore très large.


Votre style de chant se rapproche d’ailleurs de celui des crooners

Oui j’aime beaucoup Bing Crosby, Perry Como, Frank Sinatra, Nat King Cole (crooners des annees50/60), mais aussi Lloyd Price, Jackie Wilson, Ben E King, Clyde McPhatter, Fats Domino ou encore the drifters (chanteurs de rythm&blues)
C’est peut être pour cette raison que vous préférez utiliser l’anglais au patois jamaicain dans vos chansons ?
C’est possible…Même si dans certaines chansons plus roots j’utilise du patois…Je chante comme un américain ou un anglais dans le but de me faire comprendre universellement, que partout dans le monde les gens entendent le même message. C’est pour cela que je contrôle mon accent quand je chante…et même quand je parle parfois (rire).


Et quels sont les chanteurs jamaicains qui vont ont le plus influencés ?

Oh il y en a tellement…mais ceux qui me viennent le plus rapidement à l’esprit sont Jackie Wilfried Edwards ou encore le grand Jackie Opel qui vient lui de la Barbade, c’est ca il est arrivé de la Barbade avec Sparrow Martin (il entonne le début de « cry me a river » grand tube de Jackie Opel). Jimmy Cliff, Bob Andy, John Holt sont aussi des chanteurs qui m’ont inspirés à mes débuts, même s’ils étaient également très jeunes à l’époque. Mais de manière générale mes gouts étaient plutôt axes sur les chanteurs américains ou britanniques. J’aimais beaucoup Cab Calloway, King pleasure, ou le bluesman Lightnin’Hopkins…bon ensuite est arrivé le rock n roll et la musique a évoluée, pour devenir ensuite soul, funk ou disco, mais cela restait toujours de la musique et c’était toujours agréable à écouter. Du moment que le message restait simple, c’était plaisant. Ce n’est que lorsque les paroles ont commencées à parler de ce qui est en dessous de la ceinture que tout ceci est devenu beaucoup moins bien. Tout a changé dans les années 80, c’est devenu plus agressif, et là je ne parle pas que de musique jamaicaine, mais de chanteurs de rap et des DJ’s américains qui ont changés le mode du message pour s’exprimer plus crument et librement. Ils parlaient simplement de leurs réalités journalières et des expériences qu’ils vivaient, mais sans se soucier de l’influence qu’ils pouvaient exercer sur les jeunes qui les écoutaient. Et malheureusement c’est un fait qui perdure encore aujourd’hui et qui va à l encontre de notre message. Certaines personnes ont mentis dans le message dans leurs chansons, et le fait est que ces erreurs ont étés répercutées par d’autres jusqu'à nos jours, si bien qu’aujourd’hui c’est devenu une situation dont on n’arrive plus à se sortir. Mais je crois que ceux qui sont le plus responsables dans tous cela sont quand même les producteurs qui ont laissés faire au nom du business sans penser aux répercutions que cela aurait sur les générations à venir…


Revenons en à votre carrière, vous avez enregistré des chansons avec Aston « familyman » Barrett au début des années 70, mais celles-ci demeurent inédites. Pourquoi ?

Je crois que ma première collaboration avec familyman remonte a 1972…il y avait son frère Carly (Carlton Barrett) à la batterie, Bunny Wailer à la basse, Sangie Davis à la guitare, et lui-même aux claviers…Nous avions enregistré cela au 56 hope road, le quartier général de Bob Marley, qui était en fait une propriété prêtée par Chris Blackwell (boss d’island records) pour ses poulains. Il y avait également Joe Higgs là-bas, et aussi un super groupe dont je ne me souviens plus du nom, et bien sur les wailers avec leurs musiciens, mais souvent c’était Bob tout court (rire). Concernant ces chansons, je ne sais pas ou elles sont passées, car j’ai perdus beaucoup de bandes au fil des années. Je crois avoir perdus en tout une vingtaine de bandes remplies de musique et de chansons…En fait il y en a plusieurs que j’ai moi-même jetées, pensant qu’elles n’étaient plus bonnes, car trop abimées. Par exemple, en 1974, je suis allé travailler à Los Angeles, au studio « ground control », là même ou Quincy Jones venait juste d’enregistrer. J’avais ramené quatre bandes à moi, mais lorsque le lecteur du studio s’est mis en marche, celles-ci ont commencés à tomber en miettes (problème classique des vieilles bandes audio en acétate de cellulose qui souffrent énormément de la chaleur et de l’humidité). Je les ai donc laissées sur place à Los Angeles, puisque l’on ne pouvait plus rien en tirer. 9 ans plus tard, j’ai découvert qu’en les réchauffant dans un four à une certaine température, on pouvait les « cuire » et récupérer le son pendant quelques jours, le temps de faire un transfert sur une autre bande. J’ai perdu tellement de musique avec ces histoires de bandes, car celles-ci n’avaient pas étés stockées proprement. Je crois avoir perdus presque 10 ans de ma musique comme ca…Certaines bobines ont été retrouvés en bon état en Angleterre, d’autres également enregistrés en 1982, et que j’avais laissé à une amie à Miami, mais je n arrive plus à mettre la main sur beaucoup d autres, comme ces deux discomix enregistrés avec Inner circle, ou encore des bandes perdues à New York ou San Francisco… « Ou sont les chansons que je t avais laissés ? Je ne sais plus, je les ai perdus » combien de fois m a-t-on fait ce coup la…j avais laissé aussi 14 bandes en Jamaique, et à mon retour, il n en restait plus que sept…Heureusement pour moi certaines personnes de confiance ont bien conservés certaines sur cd ou cassettes. Aussi en décembre devrait sortir un disque avec 21 chansons faites jusqu’en 1981 (il s’agit de l’album « rocking rebel » sorti depuis). J’ai aussi quelques chansons un peu « club » enregistrées à Londres entre 1989 et 1991 avec Paul Blake et John Kpiaye du Dennis Bovell dub band, un truc un peu entre soul et hip hop.


Vous avez également participé aux sons of negus …

Oui j’ai joué avec eux de 1971 a 1978 ou 79 je ne sais plus. En tout cas jusqu’au moment ou Ras Michael a déménagé en Californie. Je faisais plutôt du funde (percussion akete typique), et je chantais les harmonies vocales. Mais je joue aussi du bass drum (grosse caisse) ainsi que le kette drum (percussion soliste). A chaque fois que Ras Michael revient travailler en Jamaique je joue avec plaisir avec lui. Il y a quelques photos de cette époque qui existent.


Quelle a été votre première chanson à paraitre sous le nom de Kiddus I ?

« security in the streets » fut le tout premier single, puis il y a eu « crying wolf », « too fat »,« love child »...Les trois premières ont étés enregistrées au studio « black ark » de Lee Perry, alors que « love child » l’a été à « tuff gong » le studio de Bob Marley. Pour les chansons enregistrées au black ark, il y avait Michael Williams et Cornell Marshall de zap pow au basse/batterie ou alors Robbie Shakespeare et Leroy « Horsemouth » Wallace (noyau dur des black disciples groupe de burning spear à l’époque). Ensuite j’ai pris mes bandes et je suis parti les mixer au studio aquarius. On enregistrait au black ark avec Scratch, mais je décidais moi même des musiciens et des choix artistiques car j’étais le producteur des sessions J’ai toujours moi-même produit mes disques, souvent sur mon label sheperd, jusqu’au dernier « green fa life » qui est une collaboration avec Makasound.


Parlons un peu de Earl « Chinna » Smith,votre acolyte de longue date

Il a toujours été un peu comme un petit frère. Je connais Chinna depuis ses 17 ans ou quelque chose de ce genre, à l’époque ou il a commencé à jouer sur les disques de Ras Michael & the sons of Negus. Depuis, il a toujours été un élément important dans ma musique et mes disques, et ce n’est pas un hasard si il joue encore aujourd’hui avec moi. Il jouait déjà sur mes chansons dans les années 70… Et j’ai pourtant joué avec d’autres très bons guitaristes, comme Cat Coore (de third world) ou Jimmy Haynes (de steel pulse), Winston « bo peep » Bowen (guitariste des annees 70 jouant entre autre avec hi-times band), Sweeney ou encore Ernest Ranglin sur quelques morceaux, mais Chinna a toujours été le meilleur avec lequel j’ai travaillé ! Je me souviens de ses débuts, lorsqu’il a commencé à s’investir avec soul syndicate, tout en jouant avec Ras Michael il avait a peine 18 ans. Puis ensuite il a commencé à faire de la session pour à peu près tout le monde, notamment Bob Marley sur « rastaman vibration »

De votre coté c’est le morceau « graduation in zion » que vous chantez dans le film « rockers » qui fera votre célébrité. Etes vous fier que ce soit ce morceau là qui est le plus marqué les esprits ?

Well, ce morceau possède un message universel que j’envoi au monde entier. C’est qu’il faut apprendre des choses dans la vie pour pouvoir avancer un tant soit peu. C’est un peu comme un film que l’on vivrait en direct, l’université de la vie yunno ? Une remise des diplômes (= graduation) à Harvard ou Oxford ou n’importe quelle université ne sera toujours qu’une remise de diplôme classique pour pouvoir vivre et travailler, alors qu’une remise de prix à Zion …c’est pour moi la plus haute récompense, celle qui représente l’unité et l’harmonie dans la symphonie qu’est la vie ! Trente ans après cet enregistrement, on me parle encore de cette chanson et du bien qu’elle a pu apporter à certains, que ce soit en France en Europe ou partout dans ce monde. « give thanks for this, father» C’est une très belle récompense pour moi que des gens, qu’ils soient docteurs, avocats, artistes, musiciens, Dj ou je ne sais pas quoi me disent qu’un jour dans leur vie lorsqu’ils étaient jeunes celle-ci a contribué à les inspirer. Je n’ai jamais récupéré beaucoup d’argent de cette chanson, mais à travers la promotion du message de celle-ci, j’y ai gagné beaucoup plus que du cash …


Ce film donne une image très cool de vous.

Oui peut être, mais il faut dire que tout l’enregistrement s’est déroulé de manière très spontanée et naturelle. Rien n’avait été réellement prémédité, et cela s’est passé comme cela pour tout le film. C’est aussi pour cette raison je pense que les gens ont adhérés à Rockers, car ils ont pu un peu s’identifier à nous quelque part. Nous n’avons pas eu de script à proprement parler, ni de scenario à lire.


Durant la séquence en studio cela ressemble plus un documentaire, les musiciens sont assis, vous sortez votre feuille avec les paroles…

Ca, c’est parce que le morceau avait déjà été enregistré deux ans auparavant, mais je ne l’avais plus chanté depuis (rire) alors je voulais être sur de ne pas me tromper dans les paroles.


Vous n’avez fait qu’une seule prise ?

Une seule…Enfin deux mais une seule ou je chante «graduation in Zion».
Aujourd’hui vous sortez « green fa life » le premier album enregistré en studio depuis longtemps
En fait nous avons fait beaucoup de morceaux durant ces sessions. Mes partenaires de grass yard (Chinna & co) et moi-même avons décidés du choix des chansons à mettre pour ce qui est devenu l’album « green fa life », mais il y a encore suffisamment de morceaux pour faire un autre album ! En ce qui concerne le morceau « green fa life », c’est Chinna et Nathan Sabanayagam qui ont fait ce riddim, un truc qui n’est pas vraiment un reggae classique, et lorsque je l’ai entendu, l’idée de ces paroles est venue à moi. Ce sont vraiment des paroles qui me tiennent à cœur, car elles parlent de la vie et de la Terre, quelque chose qui affecte tout le monde, quel que soit l’endroit d’où l’on vient. C’est pour cela que je trouve que ces paroles positives sont vraiment en harmonie avec ce riddim un peu différent.


« Green fa life « a un message très écologique

Nous respirons tous le même air de la Terre mère, et nous devons tous nous sentir concerné par ce qui lui arrive. Je crois qu’elle est tellement abimée aujourd’hui que si nous ne réagissons pas très rapidement, celle-ci arrivera bientôt à un point de non retour, et la race humaine sera définitivement éliminée! En l’espace de cent ans à peine, à cause de la révolution industrielle, nous avons tellement accéléré son processus de destruction. Heureusement certaines personnes bienveillantes militent et se battent pour que le vert reste la couleur de celle-ci, et je veux rester optimiste, et penser qu’au moins son noyau dur sera sauvé. En tant que rastafarien, je persiste à croire que tant de beauté terrestre ne peux pas disparaitre complètement. Une ancienne prophétie aztèque avait parlé de tout ceci il y a bien longtemps, et celles-ci se sont toujours avérées justes jusqu’à présent. Espérons seulement que pour une fois ils se soient trompés ! Mais c’est la nature de l’homme que de ne se soucier que de lui-même
C’est par gourmandise…L’homme à une soif endémique de puissance. Il veut se prendre pour un dieu. Pourtant nous avons tous en nous les ressources nécessaires pour contrôler ces envies. A travers la réflexion et la méditation, nous pouvons bien nous rendre compte que nous ne sommes que peu de chose par rapport à la Terre. Notre vie ne dure que soixante ans, cent ans au mieux, tout ceci n’est rien comparé à la longévité de l’Univers ! Il faut savoir rester humble. Personnellement, je pense pouvoir faire là un parallèle avec ma carrière musicale, car je n’ai jamais voulu, même si les occasions n’ont pas manquées, enregistrer des chansons dénouées de sens comme « sweet baby i love you … » ou avec un message tronqué, mais toujours quelque chose avec un vrai message qui fasse avancer les choses, car je sais que postérieurement cela restera. Je chante pour L’Univers…
Dernière question, Kiddus en amharique veut dire « celui qui est béni »…
Celui qui est béni ou celui qui est un saint. C’est un nom mystique (rire)


Diriez-vous que votre vie a été bénite ?

Oui, j’ai parfois du traverser dans ma vie des tempêtes ou des ouragans, mais même dans ces moments là, j’ai été béni puisque je m’en suis sorti indemne, et je suis aujourd’hui ce que j’ai toujours voulu être. Oui j’ai été béni par la vie et j’essaye d’étendre cette bénédiction aux gens que je croise.

Give thanks for that, one love !


DISCOGRAPHIE

Inna de yard (2004 Makasound)

Graduation in Zion (2007 Dubstore)

Green fa life (2009 Makasound)

Rocking rebel (2009 MVD)

 

LIVEANDDIRECT.FR 2009-2012