INTERVIEW SALIM JAH PETER, LE 11 FEVRIER 2010 A PARIS

REALISE PAR POTER/ PHOTOS DJEDJE

 

 

La carrière musicale de Salim Jah Peter débute au milieu des années 90. Il quitte son Niger natal pour voyager dans plusieurs pays africains où il participera à de nombreux festivals. Son séjour en Côte d’Ivoire sera l’occasion de rencontrer des grands noms de la musique reggae africaine et jamaïquaine. Il s’installe en France en 2004 et commence à se consacrer à l’élaboration de son premier album « Les vautours ». En Décembre 2009 Salim Jah Peter décide de sortir au Niger le single « Hold up de pouvoir » issu de son deuxième album, le titre sera vite censuré par le pouvoir, mais il n’abandonne pas son combat pour autant. Live and direct a rencontré le chanteur à l’occasion de son dernier concert à Paris où nous avons découvert un artiste pour qui le mot engagement a un sens. Retour sur le parcours de Salim Jah Peter et le combat qu’il mène à travers sa musique. Album « Hold up de pouvoir » disponible en téléchargement sur le site www.believedigital.com. Remerciements à I welcome pour l’interview

Peux-tu présenter rapidement ta carrière ?

Je m’appelle Salim Jah Peter, je suis artiste reggae originaire du Niger. Si je vous explique mon parcours entièrement ça risque de prendre beaucoup de temps. En bref, le Niger est mon pays natal, j’ai fait plusieurs voyages dans les pays voisins dont le Nigeria, le Ghana, ou la Côte d’Ivoire.
Dans ma carrière j’ai croisé des artistes comme Fela Kuti, Rocky Dawuni, Alpha Blondy, Lucky Dube, Tiken Jah. J’ai aussi fait des festivals avec des artistes jamaïquains comme Kimany Marley, Rita Marley, Burning Spear, Ijahman, Steel Pulse, Michael Rose, Sister Carole.
Je suis parti m’installer en Côte d’Ivoire où je suis resté 10 ans. C’est là que j’ai rencontré tous ces artistes car c’est un pays qui est considéré comme la plateforme de la musique culturelle en Afrique de l’Ouest. Après le 19 septembre 2002 j’ai quitté la Côte d’Ivoire à la suite des évènements politiques. J’ai perdu un ami très cher qui a été assassiné alors qu’il était innocent. Il s’appelait Marcelin Yacé. Il a reçu plusieurs balles. Je ne sais pas si le nom vous dit quelque chose mais c’était quelqu’un de très célèbre, un excellent compositeur, arrangeur, et auteur. Donc ça m’a découragé, j’ai quitté la Côte d’Ivoire pour venir à Niamey où j’ai sorti un single qui s’appelait « le message de Jah », et c’est à partir de ce single que les nigériens m’ont connu. Je suis plus connu pour mes concerts que pour mes disques parce que j’ai beaucoup tourné en live.
Après la sortie de ce single, je me suis préparé pour venir m’installer en France, et j’habite à Paris depuis 5 ans maintenant. Pendant ces cinq années j’ai préparé mon premier album qui s’appelle « Les vautours » que j’ai sorti exclusivement au Niger, accompagné d’une tournée nationale. En 2007 je suis revenu en France où j’ai préparé un single face à la détresse de mon peuple. Dans le nord du Niger il y avait une rébellion touareg à l’époque, dans ce titre j’ai lancé un appel aux rebelles et au président de la République pour qu’ils trouvent un terrain d’entente dans l’intérêt général de la nation. Après ce single j’ai continué mon travail pour le deuxième album. Cela nous a pris quatre ans et ça a nécessité beaucoup d’argent. Aujourd’hui je viens de sortir un nouvel album en France et dans le monde entier, il s’appelle « Hold up de pouvoir ». Le nom de l’album vient du single du même nom que j’ai sorti le 22 Décembre 2009 au Niger, une date à laquelle le président actuel devait quitter le pouvoir.
A la suite de ce single trois de mes promoteurs ont été arrêtés au Niger. Ils ont été arrêtés car c’est une chanson qui dérange et qui dénonce la violation de la constitution nigérienne par le président. La constitution ne permet pas au président de se présenter à nouveau après deux quinquennats. Le Niger est une république, ce n’est pas un royaume. J’ai été touché par cet évènement en tant que nigérien car il s’agit d’une atteinte à la loi fondamentale que représente la constitution. Ma raison m’a poussé à prendre la responsabilité de dénoncer cette situation. En tant qu’artiste reggae engagé je représente le peuple. Nous sommes les yeux, les oreilles et la bouche du peuple. Voila pourquoi on a décidé de sortir l’album « Hold up de pouvoir » qui est composé de 15 titres.
Cet album va être distribué sur internet via la plateforme de téléchargement légal Zimbala et le label Believe digital à partir du 15 Février. Nous n’avons pas de distributeur physique en ce moment, mais on continue le combat ! Les professionnels qui souhaitent nous rejoindre dans cette aventure sont les bienvenus. Pour le moment on n’a pas de distributeur et de tourneur mais on travaille avec pas mal d’associations au niveau des concerts et notamment avec l’association Planète humascène pour le concert de ce soir à la Belleviloise.

Tu as voyagé dans plusieurs pays africains comme la Côte d’ivoire, le Nigéria, le Sénégal, comment ta musique a été accueillie dans ces pays ?

Dans ces pays je me suis davantage fait connaître à travers mes concerts que par mes disques. J’ai participé à des festivals comme le Labadi beach festival, et beaucoup d’autres.

Tu as eu des bons retours du public ?

Oui, partout où on passe, le public nous réclame l’année qui suit. On partage quelque chose de positif, il y a un bon feeling. Le disque pour moi c’est un passeport, une carte que je peux laisser à quelqu’un pour qu’il puisse écouter ce que je fais. Mais sinon je conseille plus aux gens de venir me voir en live pour partager quelque chose de consistant ! Je considère ça comme le partage du repas africain à la sauce pimentée (rires).

De plus en plus d’artistes reggae africains arrivent à émerger en Europe, Takana Zion, ou Tiken Jah par exemple. Toi qui a passé du temps et vécu en Afrique, comment se porte le reggae là bas, est ce que c’est vraiment devenu une musique populaire ?

Je le disais il y a peu de temps, les africains ont compris une chose. La musique reggae jamaïquaine est très connue en Afrique. Les artistes reggae jamaïcains sont nos frères. Bob Marley a sacrifié sa vie pour le reggae, les africains en sont conscients et le reconnaissent. On le remercie, et on remercie tous ces artistes qui ont fait un grand effort, car ils ont imposé la musique reggae dans le monde entier. En ce moment le public africain et européen commence à comprendre que les racines de la musique reggae sont en Afrique. Quand tu écoutes une musique traditionnelle éthiopienne, tu retrouves un fond de reggae dedans. Il y a une musique traditionnelle congolaise au Congo Brazzaville, c’est du dancehall. Quant tu écoutes les tambours touaregs, dans le tempo tu retrouves le dancehall, le reggae, le ska. Les racines du reggae sont dans ces musiques africaines, les africains ont compris que cette musique représente quelque chose qui leur appartient. Pourquoi jeter quelque chose qui m’appartient ? Voila pourquoi quand les artistes reggae africains jouent en Afrique, ils ne jouent pas dans des salles de 500 ou 700 places, ils jouent dans des stades !
Quand on joue en Europe c’est différent, le public ne nous connaît pas et on joue dans des petites salles. Si demain je vais à Niamey pour donner un concert c’est le grand stade de Seyni Kountché qui m’attend et le public aussi ! Je reçois des messages de mon public tous les jours, ils m’appellent tout le temps. Mais pour le moment je ne peux pas rentrer par rapport à cette situation. J’ai dit des vérités qui ne plaisent pas. Donc je ne suis pas le bienvenu pour le moment par rapport au président Tandja.

 

Tu es un artiste engagé, le single de ton dernier album s’appelle « Hold up de pouvoir », est-ce tu envisages de retourner au Niger pour pouvoir défendre ton album ?

Je compte retourner au Niger. D’abord mon dernier album n’est pas sorti là bas. Il y a juste le single « Hold up de pouvoir » qui est sorti le 22 Décembre 2009, une date historique pour le Niger, puisqu’elle correspond à la fin des 10 ans de mandat du président Tandja. Je l’ai sorti à cette date et ça n’a pas plu. Trois de mes promoteurs ont été arrêtés dans les rues de Niamey. Je devais aller à Niamey pour une conférence de presse le 6 Janvier mais mon avocate et ma manager ont préféré annuler ce voyage car elles considéraient que la sécurité n’était pas suffisante. Mais je vais y aller, je sais que le peuple m’attend et qu’il est coincé. J’y donnerai un grand concert pour le lancement de l’album. Le président doit quitter le pouvoir, le Niger n’est pas un royaume, la dictature ne fonctionnera pas. Aujourd’hui on sait lire et écrire et il y a beaucoup d’intellectuels et de personnes intelligentes. A l’époque on pouvait se faire avoir car au Niger il n’y avait pas assez d’écoles pour apprendre à lire et écrire, mais aujourd’hui la nouvelle génération a compris quelque chose. Le président prétend que le peuple l’a fait accéder au pouvoir, et bien c’est ce peuple qui va lui faire quitter le pouvoir. Le peuple ne l’a pas choisi pour un nouveau mandat.

On retrouve un message très militant dans tes textes, tu es un artiste mais est-ce que tu as déjà pensé à t’impliquer dans la vie politique au Niger ?

Je ne suis pas un politicien, je ne suis qu’un simple artiste reggae engagé. Si je m’engage dans la politique parmi les vautours qui nous entourent je serai noyé. Je reste en dehors de ce terrain, je souhaite conserver la casquette de l’arbitre et de l’avocat du peuple. C'est-à-dire que si quelqu’un déconne ici ou là, c’est mon devoir de le dénoncer. Quand on dénonce et on critique il faut aussi proposer, donc je peux faire des propositions aux politiciens mais cela ne veut pas dire que je vais être impliqué dans leurs histoires de corruption et de détournement de fonds, ça ne m’intéresse pas. Chez nous la politique permet de servir les intérêts personnels de celui qui dirige, mais l’intérêt du peuple et de la nation n’est pas considéré. Je ne veux pas m’impliquer dans ces histoires, mon combat reste tel qu’il est, et je vais continuer comme ça jusqu’à la fin de ma vie, c’est mon devoir.

Est-ce que la scène reggae au Niger est bien développée ?

Il y a des artistes reggae mais nous ne sommes pas beaucoup car tout repose sur le manque de liberté d’expression. Ces artistes qui ont des choses à dire sont coincés entre deux feux et ils ne peuvent pas bien exposer leur musique. Mais moi j’ai eu la chance de vivre en France où il y a une liberté d’expression, où on peut dénoncer ce qui ne va pas. Voila la raison pour laquelle je me bats. Il y a beaucoup d’artistes reggae qui ont envie de s’exprimer comme moi mais ils sont coincés, mais le jour viendra ou ils seront libres. Tous les artistes ou les journalistes qui ne sont pas du côté du pouvoir n’ont pas le droit de s’exprimer. Si je vivais au Niger, je n’aurais pas pu finir l’enregistrement de cet album. Je serais dénoncé dès la première composition que je ferais dans le studio, peut être par les ingénieurs du son avec qui je travaille. Tu comprends que la situation est grave. J’ai enregistré le single en France, et je l’ai fait sortir au Niger, mais très rapidement la distribution a été sabotée. Les distributeurs étaient en fuite, j’ai été obligé de les contacter et de leur dire de donner les disques gratuitement au peuple, car c’est pour eux que j’ai fait ce travail. Je voulais que ça passe en dessous du manteau et que le pouvoir ne mette pas la main sur les disques pour les détruire. Voila, la liberté d’expression n’existe pas chez moi au Niger. Sans exagérer, je ne peux pas dire qu’on est en Iran, mais on n’en est pas loin en ce qui concerne la liberté d’expression.

Est-ce que tu as des projets en cours avec des chanteurs reggae français ou francophones ?

La tournée qui s’appelle « La Caravane de la paix » en collaboration avec l’association Planète humascène nous permet d’établir des alliances franco-nigérienne au niveau artistique. A chaque fois que je donne un concert dans une ville, l’objectif est de collaborer avec des artistes reggae locaux pour qu’ils jouent en première partie ou qu’ils soient invités sur un morceau. Après, au niveau des featuring sur l’album Hold up de pouvoir il y a Amadou et Mariam, Lyricson, Ganja tree, le groupe Toumast et dans le futur ce sera certainement avec Pierpoljak, Dub incorporation et d’autres artistes français. Au moment où on parle d’immigration choisie et d’identité nationale en France, l’exemple que j’ai envie de montrer c’est le rapprochement des peuples. Le pouvoir nous fait comprendre qu’on doit se méfier de tout le monde. Si nous nous côtoyons et nous nous connaissons, la confiance régnera entre nous. A partir du moment où il y a une confiance mutuelle, il n’y a de problèmes. Une fois que la confiance est établie, ce ne sera pas une personne en costume cravate qui pourra nous diviser. Nous sommes le peuple, c’est nous qui allons aux urnes et faisons des choix. Donc ils n’ont pas à nous imposer une manière de se côtoyer, de se saluer, etc… On est tous des humains. Quand tu te coupes et que tu saignes, on voit qu’il n’y a qu’une seule couleur. Que tu sois noir, blanc ou rouge. La couleur universelle c’est le rouge, la couleur du sang, c’est quelque chose de naturel. Ca veut bien dire qu’on est tous pareil, alors pourquoi chercher à nous diviser ?

Parles nous des musiciens qui t’accompagnent, est-ce que c’est des personnes avec qui tu joues depuis longtemps ?

D’abord mon propre groupe s’appelle Mystic Tenéré, il a été crée en 1998 à Abidjan. C’est un groupe comme le Solar system d’Alpha Blondy. Les musiciens peuvent changer du jour au lendemain selon leurs feeling et leurs comportements. J’ai un état d’esprit propre qui repose sur le partage, la solidarité, l’union, donc les personnes qui m’accompagnent doivent partager ces valeurs. Demain si vous ne voyez plus un musicien du groupe, cela veut dire qu’il n’est pas disponible ou qu’il n’accepte pas ces règles.

Quels sont tes projets pour 2010 ?

Je souhaite beaucoup de concerts, je n’ai pas la folie des grandeurs, je suis une personne très simple. Je n’ai pas de tourneur donc je travaille avec des associations. Notre souhait c’est d’avoir un distributeur physique pour le disque, et de trouver un tourneur digne de ce nom qui partage notre idéologie, notre philosophie et notre combat pour qu’on puisse faire notre devoir. Les contacts se font petit à petit, il y a pas mal d’associations engagées, pas mal sociétés qui s’intéressent à nous, donc on laisse le temps au temps, tout est dans la main de Dieu inchala !

 

LIVEANDDIRECT.FR 2009-2012