INTERVIEW DON CARLOS, LE 21 MARS 2010 A PARIS

REALISE PAR DOCTORBIRD / PHOTOS DJEDJE

 

 

Don Carlos, vous avez pris votre temps pour sortir votre nouvel album « changes ».Celui d’avant « seven days a week » datait de 1998 !

Oui c’est vrai! Mais je ne suis pas un homme pressé. Je travaille avec le temps, c’est Jah qui me dicte mon travail, et s’il me dit de prendre mon temps je me dois de lui obéir. Cela ne sert à rien de vouloir aller vite. De plus je n’ai pas eu une bonne occasion de le sortir plus tôt. L’industrie du disque a beaucoup changée ses dernières années, et je n’avais pas envie que celui-ci soit mal distribué ou promotionné. Parfois les choses prennent du temps pour se faire, précisément si vous cherchez à faire les choses naturellement, sans forcer les choses. Voila pourquoi cet album a mis tellement de temps à se faire.

Quel est le morceau de ce disque que vous continuerez à chanter dans 20 ans ?

Je pense qu’il y a plus d’un morceau sur ce disque qui va réellement durer dans mon répertoire. Certaines chansons ont étés écrites il y a déjà 5 ou 10 ans…Toutes celles qui parlent d’humanité, de conscience, de droiture, je pense les chanter encore pendant longtemps. En fait presque toutes possèdent des paroles « conscious », à part peut être « lady luck », qui est plus une chanson pour les filles. C’est bien aussi de faire des choses un peu différentes, et puis cela fait plaisir aux filles… (Sourire) Mais quasiment toutes mes chansons portent un message positif, quelque chose vers laquelle on peut se tourner pour en faire un exemple. Années après années elles ressemblent à ma vie, je ne triche pas avec ca, et on ne peut pas tricher avec Jah.

Vous avez également refait une version plus moderne d’un de vos anciens titres « I love Jah »

Oui, je voulais la remettre au gout du jour, car j’estimais qu’elle n’avait pas eu l’exposition qu’elle aurait du avoir à l’époque. Les paroles sont vraiment très fortes, elles montrent que Jah est vrai, et à quelle point sa bonté est grande. Si vous l’aimez comme je l’aime, sans doute vous fera t-il les mêmes bonnes choses qu’il a su me faire à moi. Vous savez, les temps changent, et beaucoup de gens ont eu tendance à oublier petit à petit ce morceau. C’est pour cette raison que l’on a donc décidé de le refaire.

Je suis sur que vos fans « hardcore » eux, n’ont jamais oublié ce morceau…

Yeaaah ! C’est vrai, je suis d’accord. Mais il était bon de faire une petite piqure de rappel pour tous les autres quand même (rire).

Ce soir, c’était la dernière date de votre tournée Européenne. Vous repartez demain en Jamaique ?

Non, demain je retourne aux Etats-Unis, puis je repars au Brésil pendant un moi. Ensuite je dois rentrer en Jamaique pendant deux semaines, et au mois de juin nous retournons aux Etats-Unis pour promouvoir l’album et faire une tournée.

Le premier morceau que vous avez enregistré sous le nom de Don Carlos était « them say » pour Roy Cousin ?

Non, non pas vraiment, ce n’était pas cette chanson pour Roy Cousin, mais « late nite blues » pour Fatman. Enfin celle ci est sortie sous le nom de Don McCarlos, pas Don Carlos. C’est sorti en Angleterre entre 1979 et 1981, je ne me souviens plus vraiment. A l’époque, je travaillais pour le service postal, Roy Cousin aussi d’ailleurs travaillais à la poste. J’étais facteur à Waterhouse, je faisais les tournées sur mon vélo et tout le monde me connaissait. De toute facon, tout le monde me connaissait là-bas, car ma famille et moi étions établis de longue date à Waterhouse. En tout cas, cette chanson « late nite blues » m’a fait connaitre en Angleterre, là-bas c’est devenu quelque chose de big, et j’ai pu aller y chanter pour la toute première fois en 1983.

Depuis quand chantiez vous ?

Moi je chante depuis l’âge de 5 ans, c’est tout ce dont je me souviens. Mon premier enregistrement, je l’ai fait quand j’avais 13 ans, en 1968. J’ai enregistré un morceau qui s’appelait « please stop your lying », mais il n’est jamais sorti, car en fait Errol Dunkley m’a piqué le morceau. Jimmy London (du duo vocal the inspirations) m’avait écrit cette chanson, Delroy Wilson lui m’aidant à soigner la mélodie du chant. En l’entendant, Errol Dunkley m’a demandé de la chanter avec moi en duo, et lorsque cela fut fait, il est plus tard retourné la chanter seule. Et c’est finalement sa version à lui qui a été pressée. Mais vous savez, cette histoire est emblématique de la lutte qu’il fallait livrer dans le business musical de l’époque. Derrière presque chaque chanson enregistrée il y a un combat. Celui la était le mien, et je l’ai perdu. Pourtant, je remercie Jah de m’avoir donné cette lecon, car qui sait si j’avais eu la même volonté de continuer en ayant eu du succès avec ce morceau ? Peut être aurais-je établi mon nom, mais aujourd’hui tout le monde m’aurait oublié ? Jah est le maitre du temps, et il avait décidé que ce n’était pas encore le bon moment pour moi. Il m’avait tracé une autre route, beaucoup plus belle et plus grande, et c’est sur celle-ci que je marche encore. Jah a toujours été bon avec moi, et je lui ai toujours été sincère, c’est la clef de tout. Je l’aime, et lui m’a béni. Je ne dirais pas que j’ai une vie chanceuse, car si c’était le cas, j’aurais sans doute gagné un million à la loterie, mais j’ai une vie bénite, car j’ai eu beaucoup de bonnes choses dans ma vie. L’argent n’achète pas la vie, et je préfère être aujourd’hui en bonne santé que malade avec un gros paquet d’argent.

 

Quand avez-vous découvert votre foi pour Jah ?

J’étais jeune, onze ou douze ans je pense, je ne me souviens plus précisément, mais ce que je sais, c’est que j’ai toujours eu dans mon cœur un amour immodéré pour le genre humain. Par exemple je n’ai jamais chanté de lyrics négatifs, car je ne veux pas que les gens aient un message triste à entendre. Je préfère chanter des choses joyeuses, auxquelles les gens peuvent se référer et éventuellement s’identifier. Mon père était très croyant, et lisait beaucoup la bible. J’ai donc grandi en allant à l’église catholique, ce fut ma première expérience avec la religion. Mais là bas j’avais l’impression d’aimer Dieu différemment des autres chretiens, et je ne me sentais pas proche de leurs croyances. Tout d’abord on n’avait pas le droit de manger avant d’aller à l’église, il fallait y aller a jeun. Je ne comprenais pas cela, être à jeun ne soigne pas les souffrances, je trouvais cela bizarre. Je n’avais pas du tout envie d’aller prier puisque j’avais faim ! Il vaut mieux être à l’aise pour méditer et prier Dieu. Ensuite, je trouvais que les cérémonies étaient tristes et peu engageantes, on aurait dit un enterrement, alors…lorsque j’ai découvert Rastafari, j’ai compris que celui-ci voulait dire amour et gentillesse, force et unité…C’est un rastaman du nom de Jah Vic qui m’a appris les bases de Rasta, il était très bon pour enseigner, et nous a vraiment montré à nous les jeunes de Waterhouse, ce qu’était la justice. C’était quelque chose qu’il mettait un point d’honneur à exécuter, et si par exemple, un des membres de sa famille était impliqué dans un conflit et que celui-ci avait tort, il était un des premiers à lui dire sans aucunes hésitations…Je lui dois beaucoup. Mais Rasta n’est pas vraiment une religion, mais plutôt une facon de vivre. On n’est pas obligé d’aller à des congrégations pour vénérer notre Dieu, car l’on sait que Jah nous regarde chaque secondes de notre vie.

Votre chanson « harvest time » contient des paroles qui viennent de la bible

Oui, c’est vrai, ce n’est pas moi qui les ait écrites, tout ceci vient de la bible. C’est d’ailleurs une de mes chansons préférée. J’avais en tête d’adapter des paroles de la bible depuis longtemps, alors j’ai cherché et cherché, jusqu'à ce que je tombe sur ces phrases, avec ces mots puissants qui décrivent la réalité. Seuls les idiots ne comprennent pas le sens de ces paroles.

Votre premier album « suffering » a été produit en 1981 par les frères Palmer, originaire de Waterhouse, mais vivant en Angleterre à l’époque. Qu’ont-ils réellement apporté à la production de ce disque ?

Vous savez je n’ai plus vraiment envie de parler de ces gens la, car ce ne sont pas des personnes honnêtes. J’ai fait cet album, et ce sont eux qui se sont déclarés producteurs du LP, ainsi que de l’autre que je leur avais donnés « Harvest time » alors qu’ils n’avaient rien à voir dans le processus de la production de ceux-ci. Et pire, ils se sont aussi déclarés producteurs d’autres LP que j’avais personnellement produit. « Minibus driver » de Voice of progress (avec le jeune Junior Reid) et « Morning glory » de Lacksley Castell ! Je leur avais donnés les bandes pour qu’ils éditent ces disques, pas pour qu’ils s’en disent producteurs ! Ce sont des personnes qui m’énervent lorsque j’en parle, alors je préfère ne plus le faire, ni de promotionner leur nom. Mais peu importe, Jah saura reconnaitre les siens plus tard…Vous savez dans ce business, j’ai remarqué que certaines personnes se sont fait beaucoup d’argent dans mon dos avec mes chansons, mais moi j’ai hérité intégralement de l’amour que portent les gens à ces chansons, et qu’ils me portent maintenant à moi personnellement. Et tout ceci vaut bien plus que cet argent volé dont je ne verrais jamais la couleur. Aujourd’hui je suis content et c’est bien là l’essentiel. Je n’ai pas envie d’être de mauvaise humeur par la faute de ces gens.

OK alors parlons peut être de Bunny Lee avec qui vous êtes amis de longue date et qui a produit beaucoup de vos titres

Ah ! Bunny Lee yeah! (sourire). Nuff respect to Bunny Lee ! Il m’a appris beaucoup de choses dans ce métier. Lorsque j’étais très jeune, c’est « Striker » Lee qui m’a emmené dans beaucoup de studios différents de Kingston ou j’ai pu observer un certain nombre de chanteurs. Il ne m’a jamais rejeté, mais m’a toujours choyé, c’est une bonne personne. Bon le seul vrai problème avec « Striker » Lee, c’est que vous faite une seule chanson, et lui en fait un nombre de LP conséquents (rire). Mais mon vrai professeur musical sera plutôt Gregory Isaacs, il m’a beaucoup parlé, et enseigné pleins de choses sur le business, il fut un peu mon coach vocal aussi, mais m’a surtout appris le business musical (rire). Il ne m’a jamais rien caché, et m’a toujours tout montré. J’avais pour habitude d’aller le voir tout les jours dans sa boutique pour qu’il me prodigue ses conseils, et lui me concoctait un petit porridge que je mangeais quotidiennement (rire).

Vous étiez également proche de King Tubby, pourtant vous n’avez jamais chanté pour lui ?

J’habitais à deux rues de King Tubby, et j’ai enregistré une chanson pour lui dans les seventies, une seule, c’était un morceau qui s’appelait « play girl ». En fait, ce qu’il s’est passé, ce qu’après m’être fait avoir avec l’histoire d’Errol Dunkley, j’avais totalement perdu confiance envers les producteurs, et je cherchais à me produire finalement moi-même, en organisant mes propres sessions. Je n’ai jamais aimé faire des auditions pour d’autres producteurs, car c’est long et difficile et parfois ils vous demandent de chanter autre chose que ce que vous souhaitez, quand vous ne vous faites pas piquer vos chansons par des chanteurs déjà établis. Mais se produire soit même était finalement encore plus dur, et lorsque Fatman est venu m’écouter chanter, et m’a proposé de me produire avec « late nite blues », j’ai accepté sa proposition qui m’avait l’air honnête. Il faut bien garder en tête que je n’étais qu’un petit facteur à l’époque, et que mon avenir ne se résumait qu’a ca, la poste la poste la poste. Finalement ca a plutôt bien fonctionné avec Fatman, puisque le morceau est devenu un gros hit. A partir de la, tout s’est enchainé très vite, et j’ai rapidement fait beaucoup d’albums au début des 80’s, car tous le monde voulait profiter de mon succès montant, et misait sur ma voix et moi.

Vous avez été définitivement exposé dans le monde entier après votre deal avec R.A.S Records, une compagnie américaine

J’ai enregistré 4 albums avec eux, et c’est vrai que le succès de l’album « just a passing glance » a changé la donne une bonne fois pour toute. C’est mon plus gros succès à ce jour, et mon disque le plus vendu. Tout le monde connait cette chanson. Cela m’a permis de m’établir musicalement hors des frontières jamaicaines de facon plus confortables.

Vous souvenez vous de votre premier passage en France ?

Je crois que mon premier concert en France date de 1984 ou 1985, je ne me souviens plus précisément. C’était Simon Sipe qui m’avait fait venir. Ca commence à dater (rire) mais je suis ravi d’avoir pu encore jouer dans votre pays ce soir, et j’espère pouvoir y revenir bientôt.

Ce soir le public était motivé, mais est resté un peu silencieux parfois à cause de la barrière de la langue, c’était bizarre…

Oui, pourtant beaucoup de monde connaissait les chansons et les chantaient avec moi, mais pour ce qui est des requêtes de chansons, c’est vrai que l’on à pas entendu grand-chose (rire) Vous savez parfois on connait bien les chansons mais l’on ne se souvient plus des titres. Ce n’est que lorsque l’on entend le morceau que tout revient en tête. Mais le plus important dans cette histoire, c’est que le public revient au roots, c’est ca le plus important. Pendant un moment, la mode était aux paroles violentes et aux gimmicks slackness, et si certains avaient perdus la foi en la positivité du message reggae, ils doivent se réjouir aujourd’hui, car nous sommes bel et bien la pour redonner cet élan a la musique roots, redonner de l’esprit aux textes, et de l’espoir aux gens.

Le public adore votre voix, avez-vous déjà songé à jouer en formule acoustique sur scène ?

Non, je n’y ai pas vraiment songé, ce n’est pas prévu au programme, mais cela pourrait être une bonne idée. C’est bien de savoir que les gens pensent que j’ai encore une bonne voix, cela me touche beaucoup et me fait plaisir. Je crois que ce que l’on apprécie chez moi, c’est ma vibe sur scène. Je dis cela sans aucune prétention, mais personne ne chante comme moi, et mon style de chant est tout de suite reconnaissable.

Vous aimez aussi chanter des morceaux a capella sur scène…

Oui c’est vrai, cela crée une bonne interaction avec le public, mais une des raisons principales à ces a capella, c’est aussi parce que le groupe ne sait pas jouer toutes mes chansons, et que j’aime satisfaire mon public lorsqu’il me demande un titre alors…tant que Jah me donnera la force de monter sur scène et de satisfaire le public en faisant mon travail, je serais présent au rendez vous

 

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