INTERVIEW GIZLENE & THE BLUE LIGHT MENTO BAND, LE 06 MAI 2010 A ROUEN

REALISE PAR PRESIDENT MIKE

 

LND : Tout d'abord, une question à propos du mento : Nous savons qu'il tire ses origines du quadrille, cette musique en vogue en Europe au XIXème siècle. Aussi, nous savons que le quadrille se divise en cinq figures...

Sam Clayton Junior (Producteur / ingénieur du son) : Je me suis beaucoup intéressé au sujet et pour moi, le mento ne tire pas ses origines du quadrille. Je ne comprends pas trop votre question !

LND : J'ai pourtant quelques enregistrements de quadrille jamaïcain produit par Ivan Chin qui sont très proches du mento et surtout un single des Old Timers qui présente les cinq figures du quadrille. Le 45 tours se termine par une sixième figure - sans doute inventée sur le sol jamaïcain car elle n'existait pas à l'époque -, le mento !

SCJ : Non, le quadrille n'a rien à voir. Le mento vient du fait que les esclaves jouaient des airs traditionnels européens, notamment anglais et écossais. De toute évidence, Il tire aussi ses racines des rythmes africains. En fait, rythmiquement il est africain, et européen en ce qui concerne les mélodies. A l'origine il n'était pas joué par des musiciens aguerris mais par des gens qui avaient construits leur instrument de leur main, la rhumba box en est un parfait exemple. Idem pour le bamboo sax, la bamboo flûte ou les guitares de fabrication artisanale. Pour en revenir à la question, en Jamaïque personne n'associe le quadrille au mento...

LND : C'est pourtant une donnée que l'on retrouve dans bon nombre de publications...

SCJ : Vous savez, on écrit beaucoup à propos de la musique jamaïcaine et certains écrits ne reflètent pas la réalité.

LND : On peut remarquer que les noms de groupe choisis par les musiciens de mento ont souvent référence à une couleur, par exemple The Blue Glaze Mento Band qui accompagnait le regretté Stanley Beckford, The Red Rose Mento Band qui anime les matinées au Sunset Jamaica d'Ocho Rios et vous, The Blue Light. Y'a-t'il une raison à cela ou est-ce par pure hasard ?

Lanford Gilzene (guitariste / chanteur) : Non, c'est une coïncidence, je pourrais vous citer plusieurs groupes de mento dont les noms ne font référence à aucune couleur que ce soit ! C'est pas la première fois qu'on nous pose la question...

LND : D'accord, mais en ce qui vous concerne, pourquoi avoir choisi ce nom ?

LG : Ça m'est venu comme ça...

LND : The Blue Light Mento Band s'est formé en 1986. Vous jouiez déjà du mento avant la formation du groupe ?

LG : Oui, j'en jouais mais seul. Mon père aussi en jouait et lorsque j'ai eu dix ans j'ai commencé à apprendre la guitare, je m'asseyais dans ma chambre et j'essayais de me greffer sur ce que mon père jouait.

LND : Votre père jouait pour lui-même ou dans un orchestre ?

LG : ll jouait en groupe mais je ne me souviens plus du nom de la formation...

LND : Landford, pouvez-vous nous parler du titre que vous avez enregistré en 1975 pour Norman Grant des Twinkle Brothers ?

LG : Ça n'a pas été une très bonne expérience, j'ai des souvenirs de cette époque bien plus réjouissants. Mon père allait de temps en temps dans le magasin de disques que tenait Norman Grant à Falmouth. C'est lui qui lui a parlé de moi. Norman a ensuite demandé à me voir, il voulait que j'écrive une chanson à propos de Rastafari. C'est comme ça que j'ai enregistré mon premier titre, Gone me gone.

LND : Savez-vous si Norman Grant a sorti un 45 tours suite à cet enregistrement ?

LG : Non, je n'en sais rien (*)

LND : A cette époque vous vous faisiez déjà appeler Culture George ?

LG : Non, pas encore

LND : Et vous Wesley Balds, qu'avez-vous à dire concernant votre carrière ?

Wesley Balds : Elle a commencé alors que j'étais encore à l'école. Je suis né en 1929 [rires...]

LND : L'industrie musicale jamaïcaine a vu le jour au début des années 50 avec les premiers enregistrements des producteurs Stanley Motta, Ivan Chin, Dada Tawari... Vous aviez une vingtaine d'années à cette époque, avez-vous participé à certains de ses enregistrements historiques ?

WB : Oui, sans doute. Quelques fois, certains musiciens manquaient à l'appel et il m'arrivait de faire des remplacements... Sans savoir si cela aboutirait sur la sortie d'un disque...

SCJ : Je me permets d'intervenir... Vous savez, en Jamaïque, il arrivait très souvent que les musiciens n'étaient pas au courant des accords passés entre les producteurs et certains distributeurs basés à l'étranger. Ainsi, les musiciens ne réclamaient pas leur dû et les producteurs faisaient un maximum d'argent. Lorsque de tels accords financiers venaient aux oreilles des musiciens et qu'il manifestaient leur désaccord, le producteur ne faisait plus appel à leur talent. Ils n'avaient alors guère le choix...

LND : Vous vous souvenez des artistes avec lesquels vous avez joués à cette époque ?

WB : Dans les années 50, je me souviens avec joué avec Slim Henry (**), quant aux autres, j'ai oublié leurs noms...

LND : Vous jouez sur un banjo à cinq cordes mais je remarque qu'il manque une corde...

WB : Oui c'est vrai, je n'utilise pas la cinquième corde, la corde la plus basse. En Jamaïque, on joue en général du banjo à quatre cordes. Les banjos à cinq cordes sont plus utilisés aux États-unis...

LND : Et vous, Courtney Clarke, parlez-nous de votre instrument, la rumba box... D'où vient cet instrument ? Quelle est son origine ?

Courtney Clarke (rumba box) : La vraie rumba box vient de Jamaïque. J'ai débuté à l'âge de seize ans. C'était très difficile au début mais je me suis exercé sans relâche.

LND : La vôtre comporte six notes, j'en ai vues certaines qui n'en possédaient que cinq, d'autres sept...

CC : Oui, certaines en ont sept, d'autres huit. Il arrive aussi qu'elles n'en aient que quatre...

LND : C'est la première fois que j'en vois une avec une pièce de métal sur la tranche, vous la frappez comme une percussion...

SCJ : Courtney est le seul musicien que je connaisse à tenir et à maîtriser sa rumba box de cette manière !

LND : Vous êtes le seul à utiliser cette petite plaque de métal ?

SCJ : Oui, c'est le seul à ma connaissance. Non seulement il frappe la plaque de métal, pince les lamelles mais il frappe aussi la caisse du talon !

CC : C'est pour ça que ma rumba box est moins profonde que les autres, ça permet une meilleure assise. Je m'assois à cheval sur la tranche et pas sur la longueur comme on à l'habitude de faire. Si elle était aussi profonde que les modèles ordinaires, je ne pourrais pas jouer avec le talon ! J'utilise tous mes membres, comme un batteur.

LND : Et vous, Donnett Leslie, qu'avez-vous à dire concernant votre parcours musical avant que vous ne rejoigniez le groupe ?

DL : Je chantais à l'église, qu'à l'église...

LND : Vous êtes dans le groupe depuis le début sa formation ?

DL : Non, ça fait dix ou onze ans.

LND : Vous avez fait un concert en France il y a quelques mois, en octobre / novembre. J'ai été surpris de voir que vous n'étiez là que pour une date...

SCJ : Oui, nous n'étions en France que pour un concert. En fait, nous sommes venus en Europe pour participer au Womex.

LND : Le Womex ?

SCJ : Oui, c'est le salon international de la World Music ! Il se tenait à Copenhague cette année. C'est la principale raison de notre venue. C'était la première fois qu'un groupe jamaïcain participait à ce festival qui plus est, sans avoir encore de disque ! Le jury n'avait écouté que trois titres mixés à la hâte...

LND : Vous serez bientôt de retour en Jamaïque ?

SCJ : Oui, dans deux semaines mais nous repartirons de nouveau en tournée en juillet et en août pour participer à certains festivals. Nous jouerons aussi à Londres, à la Réunion...

LND : Une question pour vous Sam Clayton Junior : Vous êtes le producteur du disque, comment avez-vous rencontré le groupe ? Peut-être étiez-vous déjà amis ?

SCJ : Non, en fait je suis allé en Jamaïque pour travailler sur différents projets. Sur place, nous avons décidés Stephen Stewart et moi-même d'enregistrer un groupe de mento - Stephen est coproducteur du disque. Depuis longtemps j'avais en tête de produire un disque de musique traditionnelle jamaïcaine et plusieurs formations me venaient déjà à l'esprit : le Blue Glaze Mento Band...

LND : Le Rod Dennis Mento Band ?

SCJ : Oui,aussi... mais pour différentes raisons cela n'a pas abouti. C'est alors que des amis m'ont parlé du Blue Light Mento Band. J'ai aussitôt contacté Lanford avec qui j'ai tout de suite eu un très bon contact. Je lui ai demandé de venir à Kingston afin qu'on se rencontre. Nous avons immédiatement su avec Stephen (Stewart) que nous avions trouvé le groupe que nous recherchions !

LND : On remarque sans à l'écoute de Sweet sweet Jamaica que le disque renferme de nombreux standards du répertoire mento comme Hill an' gully, Wings of a dove, Sly mongoose, Ole im Joe... C'est une pratique courante parmi les groupes de mento. Par contre j'ai été surpris par la qualité et l'authenticité de Crying ou de Sweet sweet Jamaica qui sonnent déjà comme des standards !

LG : En effet, Crying et Sweet sweet Jamaica sont des titres originaux. C'est moi qui les ai composés, tout comme Honey and honeycomb.. Quant à Dream of me, il n'est pas issu du répertoire traditionnel mento, c'est une reprise de Cynthia Schloss ***.

LND : Et Wata yu garden ? On connaît la version calypso de Count Lasher produite par Coxsone Dodd sur Sight & Sound en 1982 mais il ne semble pas que ce soit la même chanson... ****

SCJ : Water your garden est un classique. Y'a de fortes chances que ce soit le même morceau à moins que Count Lasher en a fait une version différente...

LND : Toots Hibbert fait un apparition sur votre album. Racontez-nous comment cela s'est passé...

SCJ : Lanford est un grand fan de Toots, quant à moi, je le connais depuis une certain temps, j'ai été son ingénieur du son. Un soir où nous mixions le disque, Toots est venu nous rendre visite à Harry J. Il a vite été séduit par ce qu'il entendait et souhaitait participer. Alors on lui a fait écouter Sweet and dandy...

LND : Il ne savait pas que vous en aviez fait une version mento ?

SCJ : Non ! En fait, pour cet album, nous avons enregistré près de trente titres ! Cela nous a permis de sélectionner uniquement les meilleurs. Sweet and dandy était d'office sélectionné dans la mesure où Toots souhaitait se joindre à nous ! Après plusieurs écoutes il a eu l'idée d'y ajouter une piste d'harmonica. Alors Il est sortit du studio a été le chercher dans la boite à gants de sa voiture. Il n'avait pas l'harmonica qui correspondait à la tonalité du morceau, il nous a dit qu'il repassait chez lui et revenait aussitôt mais... Nous ne l'avons plus revu de la soirée ! [rires] On l'a attendu le lendemain, en vain... Il est revenu le jour où il a su que je partais pour la France. Nous sommes retournés au studio, il a enregistré trois ou quatre parties d'harmonica. Il souhaitait ajouter aussi des parties de guitare ! J'ai dû clôturer la séance, j'allais louper mon vol ! [rires]

LND : Une dernière question Sam, vous pouvez nous donner des nouvelles de votre père ?

SCJ : Il est toujours le leader des Mystic Revelation of Rastafari. Suite à un accident, il a été très malade. Aussi, certains membres originels du groupe sont très vieux et leur état de santé ne leur permet plus de tourner. Ils projetaient pourtant de donner une dernière suite de concerts cet été mais finalement le projet a avorté. Pour autant, le groupe est toujours actif en Jamaïque.
J'aimerais ajouter quelque chose à propos de Donnett Leslie. Avant de rencontrer le Blue Light, je n'avais jamais entendu de groupe de mento dans lequel chantait une femme. D'ailleurs, en janvier ou février - Je ne se souviens plus exactement - , j'ai à nouveau entendu un groupe de mento avec une chanteuse, dans un village reculé de la paroisse de Saint Thomas. Enfin, je trouve les voix de Donnett et Lanford tout à fait complémentaires. A la fois brutes et pleines d'émotion, elles s'accordent parfaitement, Le mélange voix masculine / voix féminine est une particularité du groupe que je trouve très intéressante et peu commune dans le mento.

* Selon la base de données Roots Knotty Roots, Norman Grant aurait sorti le single en Angleterre sous le label Grounation. Le titre, paru en 1975, est crédité à Linford Gilzing

** Il existe un LP de Slim Henry (Slim Henry plays at the Montego Beach) non labellisé, sans doute produit par la direction l'hôtel et destiné à être vendu sur place aux touristes. On croit reconnaître Welsey Balds, à l'extrême gauche de la photographie qui illustre la pochette du 33 tours. En revanche, il ne figure pas parmi les musiciens crédités au dos de la pochette (sans doute, une photographie non contractuelle) et apparaît non pas avec un banjo mais avec une mandoline en main ! Cherchez l'erreur...

*** Après vérification, il ne s'agit pas d'un titre de Cynthia Schloss mais de Cynthia Richards. Le 45 tours, produit par Tony Robinson est paru vers 1976 sur le label Groovemaster.

**** Il existe aussi une version très rare de Water your garden créditée à Count Lasher & his Calypso Quartet et produite pas Stanley Motta au milieu des années 50

 

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