INTERVIEW LES FRERES DE LA RUE

LE 15 JANVIER 2011 A PARIS

REALISE PAR POTER

 

Originaires de Côte d’ivoire les Frères de la rue ont sorti leur premier album en 1995 sur le continent africain. Ali et Galaifa, deux véritables frères, ont su associer les sonorités du goumbé, musique traditionnelle de leur village d’origine, à celle du reggae roots. Leur style de reggae s’inscrit dans la lignée d’artistes comme Alpha blondy Tiken Jah, et Ismael Isaac. De passage à Paris à l’occasion d’un concert pour la sortie de leur nouvel album nous avons rencontré les deux chanteurs.

Remerciements à Yagba sound www.yagbasound.com

Nouvel album « Ton attitude » chez Yagba sound sorti le 8 Novembre 2010

www.lesfreresdelarue.com

Vous avez grandi avec la musique goumbe, pouvez vous nous en dire plus sur cette musique, comment l’avez-vous intégré à votre reggae ?

(Ali) Le goumbé vient de notre village. Dans ce village il y avait une cour, là où les anciens étaient présents, des gens qui pouvaient nous enseigner la musique. Nous on était petits, on a grandi entre leurs jambes. C’est nous qui arrangions les instruments, et c’était les femmes qui chantaient dans le goumbé. Un jour la chanteuse n’était pas là, on ne savait pas comment faire et qui pouvait chanter. Je ne sais pas quelle mouche nous a piquée et un de nous deux a pris le micro et l’autre s’est mis à danser, c’est comme ça que s’est parti. Le goumbé on ne l’a pas vraiment appris c’est une initiation, c’est une musique qui est très forte, c’est une musique de guérison. Les villageois l’écoutaient pour se soulager après une journée difficile. Et on a mélangé cela au reggae pour créer notre propre style, ce qui fait notre différence et donne le reggae goumbé.

Qu’est ce qui vous a poussé à former un groupe dès 1991 ?

(Ali) Tout est parti de lui (Galaifa). Il est parti de notre village Tiémélekro pour monter à Abidjan dans le but de se chercher comme tous les immigrés. Dans ton propre pays tu immigres vers la capitale (rires). Et c’est à partir de là qu’il a eu la chance de côtoyer Ismael Isaac et les frères Keita. Un des frères Keita est décédé et du coup, il a eu la chance de rentrer dans ce groupe où il était chorégraphe et choriste. Il m’a appelé un jour et il m’a dit arrêtons de chanter dans la rue, d’où le nom du groupe les frères de la rue. C’était un soir il m’a dit voila j’en ai marre il faut qu’on monte notre propre groupe. Donc on s’est dit on va s’appeler les frères de la rue ! Et c’est parti comme ça.

Quels sont les artistes qui vous ont influencés ?

(Galaifa) Pour les artistes qui nous ont influencés au niveau international, il y a eu des grands frères comme BBA jazz et James Brown. Pour la Jamaïque il y a Peter Tosh, Bunny Wailer, Burning spear, Burning spear nous inspire beaucoup. Il y a notre grand frère Alpha Blondy aussi, il a apporté le reggae sur le continent africain. C’est eux qui nous ont donné envie.

(Ali) Il faut savoir que le reggae de Burning spear et de Bob Marley c’était les grands frères du village qui nous le faisait écouter. On se disait : Qu’est ce que c’est que cette musique ? On ne comprenait pas car Burning spear chantait comme notre tonton ! On nous a dit que c’était un jamaïcain, et on s’est dit ce n’est pas possible ! On était jeune on ne savait pas que c’était des jamaïcains. Pour conclure sur ce que Galaifa disait, si Alpha Blondy a fait son propre style, et Burning spear sonne comme ça, on s’est dit qu’on pouvait amener notre goumbé reggae.

Aujourd’hui quelle est la place du reggae dans le paysage musical en Côte d'ivoire?

(Galaifa) La Côte d’ivoire est un carrefour du reggae africain, tout le continent africain sait que ce pays est le berceau du reggae africain, une plaque tournante du reggae. Tous les grands chanteurs de reggae qui sont passés par la Côte d’Ivoire l’ont confirmés. Que ce soit Ijahman et d’autres, la femme de Bob Marley aussi.

(Ali) Après la Jamaïque et l’Angleterre on dit que la Côte d’ivoire est la troisième nation du reggae.

(Galaifa) Il y a le coupé décalé, le zouk, le gbé-gbé, mais le reggae à toujours sa place. Le reggae est une musique qui soigne les pauvres, quand tu nais dans la misère et quand tu grandis dans la misère. Quand tu te retrouves désespéré par exemple tu as envie de te reposer sur quelque chose, et beaucoup se retrouvent dans le reggae.

(Ali) Ca motive, il y a aussi le discours militant de cette musique, ça réconforte les plus démunis. Tu te dis si mon président ne m’écoute pas, le chanteur reggae est quelqu’un qui m’écoute et qui entend ce que nous attendons, il le chante pour nous. Du coup, tu peux ne pas comprendre ce que le politicien dit, mais comprendre ce que le chanteur reggae dit, et ça te soulage.

Vous sortez votre premier album chez Pathe Marconi EMI en 1995, la maison de disque avec laquelle Alpha blondy a sorti plusieurs albums dès 1983, est-ce une coïncidence ou vous a t-il vous a donné un coup de main pour obtenir ce contrat ?

(Ali) Non, pas du tout. Les gars de EMI sont arrivés à Abidjan mais nous on ne savait pas qu’on allait sortir un album. En fait c’est notre producteur qui a été compétent. En 1995 lorsqu’il nous a pris sous son aile, il nous a dit moi je vais produire votre album. Quand on l’a fini on était pressé de le sortir, il a dit non attendez, on va aller au Burkina Faso au Marché Panafricain des arts, c’est un festival qui aide tous les cinéastes de l’Afrique. L’album est sorti au Burkina Faso et on est retourné à Abidjan. Et c’est là qu’on a rencontré un directeur artistique de EMI. Il nous a dit qu’il était à Ouagadougou et qu’il nous avait vu là bas.

Vous avez joué à ce festival ?

(Ali) Oui, on a fait l’ouverture et la clôture du festival, dès notre retour en Côte d’ivoire les journalistes ont été très cool avec nous, et c’est à a partir de là que les portes de EMI se sont ouvertes et qu’on a signé avec eux pour un album.

Parlez nous du label Yagba sound sur lequel vous avez sorti votre dernier album ?

(Ali) Ce label c’est trois femmes qui ont compris la musique qu’on voulait faire. Elles nous ont compris car elles nous suivaient depuis longtemps. On devait sortir chez Sony BMG en 2004, on a discuté avec eux et on a vu que leur discours ne nous correspondait pas. Parce que nous on marche comme la lune, c'est-à-dire on évolue comme la lune… doucement. Ca ne nous correspondait pas car nous, on a besoin d’avoir le calme et la tranquillité pour pouvoir faire notre musique, nous on n’écrit pas des chansons, elles viennent naturellement. On a fait un festival, on est allé jouer à BB king à New York, une personne de Yagba sound était là bas. Elle nous a dit qu’elle venait de Paris et qu’elle voulait nous signer sur leur label qui allait être crée, on allait être les premiers artistes. C’était une coïncidence qu’on se retrouve à New York, l’album n’était pas trop porté sur l’international, mais on a quand même joué au BBking à New York. Après on a signé avec Yagba sound et Anticraft.

Parlez nous des thèmes abordés dans votre dernier album

(Ali) Ton attitude c’est une chanson « parabole », imagée, poétique qui critique les politiciens. Il s’agit de dire aux politiciens de penser un peu à leur peuple dans les bas quartiers, cela traite aussi des problèmes sociaux avec les titres comme Mousso djougou et Fanta sidibe.

(Galaifa) Dans Fanta sidibe, on dit qu’il ne faut pas juger les gens, de ne jamais se moquer des enfants des autres car la roue tourne. C’est l’inspiration de la cour commune.

(Ali) Tu sais en Afrique on vit dans des cours communes partagées par plusieurs familles et c’est de là que vient l’inspiration. Quand tu es un enfant tu peux recevoir des petites fessées ou des coco sur la tête par n’importe qui dans la cour, nous on a trop subi ça (rires). Jusqu’au jour où on a eu l’idée de chanter Mousso djougou . C’est une chanson qui s’adresse à une femme méchante à qui on dit arrête de me taper ! On a vu que le problème existe même à Paris (rires).
Mais c’est important de savoir que le discours dans nos chansons est beaucoup basé sur l’éducation, car une grande partie de notre éducation on l’a reçue dans la rue. C’est pour ça que dans une chanson comme Dolouloubé, on parle d’enfants qui sont livrés à eux-mêmes.On essaye de leur dire de ne pas baisser les bras de leur dire que ce n’est pas tes parents qui te donneront tout le temps la solution. Mais ça peut être ta copine, ta marraine, ton ami.

Sur ton attitude » beaucoup de titres sont chantés en langue djoula et moré, ne pensez vous pas que cela peut constituer un obstacle pour faire passer votre message au public français ?

(Galaifa) Nous on est né dans un village de 2000 à 3000 habitants, quand on a reçu les premiers « coups » du reggae c’était en anglais. On a appris à écouter, on ne se disait pas, parce que ce n’est pas en français on ne comprendra pas. Quand on est arrivé en France on est arrivé avec une petite valise de textes en français. On s’est mis à décortiquer, on a fait des textes en français, et ils sont toujours là, mais quand le CD est sorti les médias préféraient les chansons chantées en djoula.

(Ali) Dans l’album, il y a trois titres qui sont chantés en français. On a entendu que Fun radio qui a joué Allahdji, on était bluffé, on pensait qu’ils joueraient « ton attitude » ou « avant tout ça ». C’est les professionnels qui se mettent entre les artistes et le public, et ça on trouve ça dommage. Le public français est ouvert à tout, quand tu t’intéresses à quelqu’un, tu passes sur les détails et tu fais l’effort de chercher à comprendre. Et surtout, dans le livret de l’album on traduit les textes en français.

Est-ce que vous travaillez avec un tourneur pour vous produire en France ?

(Ali) En fait chez Yagba sound, ils sont producteurs et ils ont une équipe qui s’occupe du booking, Anticraft s’occupe aussi des relations avec la presse, c’est vraiment structuré pour nous. On a quelques dates jusqu’au mois d’octobre en France, en Allemagne et puis à New York. Ca s’annonce bien car ça fait quelque temps que le feu est allumé mais on ne comprenait pas pourquoi ça ne prenait pas (rires).

Pouvez-vous nous parler les musiciens qui vous accompagnent ?

(Galaifa) On les appelle les Requins, ils sont là, ils sont cachés (rires) ! Il y a Mokhtar au clavier, il est arrangeur et possède son studio. On connait Mokhtar depuis notre enfance en Côte d’ivoire, quand j’étais avec Ismael Isaac on a fait quelque maquettes avec lui. Et puis dieu a fait qu’on est venu en France et on l’a croisé à nouveau. On possède notre propre studio à la maison, on fait des pré-maquettes et Mokhtar essaye de les compléter.
Pour l’album on a travaillé dans trois studios différents, on a fait des prises de son à Montreuil dans un studio appelé Cubase, le mixage et le mastering a été fait au studio 180.

(Ali) Par rapport aux musiciens, comme il vient de le dire c’est des personnes avec qui on rêvait de jouer. Le bassiste il tue ! C’est Jean Alain, il vient du Cameroun et il y a aussi François Gué. Le balaphoniste vient de la Guinée et son jumeau percussionniste a aussi joué sur l’album, c’est des requins ! A l’époque on rêvait de travailler avec Mokhtar, aujourd’hui tout se réalise et tout est rentré en ordre. On a oublié le passé, on est dans le présent, avec des musiciens costauds qui comprennent notre style et notre univers musical. On fait un style de musique qui est personnel, très simple, avec beaucoup de mélodies et beaucoup de sagesse. Et c’est ce qu’on a envie de partager avec les gens, pas forcément de réveiller les consciences avec des mots violents.
Parce que la révolution je ne pense pas que ça nous mènera quelque part. Mais hier ça nous a amené vers un bon endroit avec la Tunisie, on a vraiment apprécié. Car toutes les révolutions ne fonctionnent pas. Il y a des révolutions qui sont efficaces, courtes mais efficaces, et c’est ce qui s’est passé en Tunisie.

(Galaifa) Avec des mots tu peux paralyser, sans faire couler le sang, c’est propre ! Et ça nous a fait du bien. Il faut que ça continue comme ça sur d’autres continents ce qui pourrait nous permettre de vivre tranquillement !

Dix ans ont passé entre la sortie du premier et deuxième album, est-ce que c’est vous avez volontairement pris votre temps ?

(Ali) C’est pour ça qu’on te parlait de la lune ! On a besoin de temps. On t’a parlé de Sony BMG et ça n’a pas marché avec eux. Chez certains artistes on peut écouter leur premier et leur deuxième album, et on a toujours envie de les écouter. Mais pas leur nouvel album, c’est fini ! Parce qu’ils ont perdu l’énergie qui fait le truc, ce qui fait que le public les suit. Nous deux, on est frères de la même mère et du même père, donc on a déjà ce lien. On n’est pas pressé. Si les gens et les maisons de disques sont pressés ils n’ont qu’à partir, nous on les rejoindra sur le chemin !

(Galaifa) Cela ne veut pas dire qu’on n’a pas d’inspiration, on a des albums qui sont maquettés, qui sont prêts depuis un moment. Mais on aime prendre notre temps, quand le petit poisson passe, le gros poisson a envie de le manger… On nous a appris au village d’être tranquille, d’être sage de prendre notre temps avant de nous donner aux gens. Quand tu veux donner ton inspiration aux gens, il faut que ce soit bon.

(Ali) Même Fela a dit que si certains chanteurs ont une grande carrière mondiale et qu’elle n’a pas durée, c’est parce que ils n’avaient pas l’âge de faire cette musique. Fela a dit ça ! Au début on ne comprenait pas, on a regardé la vidéo et décortiqué ce que Fela disait et on a fini par comprendre. En fait la musique est très forte, très puissante. Une de nos choristes se posait la question pourquoi est ce qu’on n’arrive pas à se détacher de la musique, on lui a dit tu ne peux pas ! La musique est comme ça ! C’est pareil pour le public et les artistes on est animé par la même chose une énergie ! On préfère avoir le temps.

 

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