INTERVIEW KANA, LE 02 MARS 2011 A PARIS

REALISE PAR POTER

 

Les clichés ont malheureusement la vie dure… On a tendance à associer Kana au single « la plantation », morceau choisi pour assurer la promotion de leur premier album sorti en 2001. Pourtant Kana est loin de se résumer à cet hymne au cannabis qui n’est pas représentatif de la qualité de leurs compositions. J’invite tous les amateurs de reggae au sens large, à découvrir leurs albums et à prendre le temps de les écouter si ce n’est pas déjà fait. Pour faire court, Kana c’est sept musiciens talentueux qui jouent ensemble depuis près de vingt ans. C’est des cuivres, des grosses basses, des skanks de guitare et des arrangements de clavier de qualité, bref du reggae qui tourne bien. Leur dernier album en date « Internacional » reste dans la lignée des précédents, beaucoup d’influences latino, des textes chantés en français et en espagnol sur des riddim bien construits. Retour sur l’histoire d’un groupe bien parti pour durer.

Album Internacional sorti en décembre 2010

Comment le groupe s’est formé ?

Arthur (guitare) En fait Kana est un groupe de lycée au départ, ça remonte loin, vers 1985-86. On ne s’appelait pas encore Kana, il y avait Zip (chanteur), le trompettiste et moi, on jouait du reggae. Ensuite chacun est parti de son côté, on s’est retrouvé à un nouvel an, on a ouvert le champagne et on s’est dit : Pourquoi ne pas refaire le groupe ? On s’est dit ok, et tout s’est enchaîné à une vitesse hallucinante. On est parti à l’île Maurice, on a enregistré notre premier disque direct, ça n’a vraiment pas traîné. Voila comment est né Kana. Brice, je l’ai rencontré en arrivant à Paris. Je l’ai rappelé au moins 5-6 ans après, heureusement il n’avait pas changé de numéro de téléphone (rires).

Brice (basse) C’était vers 1992 pour situer.

Arthur (guitare) Peut être même avant. Je l’appelle, je lui dit allo c’est Arthur, est ce que ça t’intéresses de jouer ? Il m’a dit ok et c’était parti.

Quand on écoute votre musique on sent des influences diverses, est ce que tous les membres sont issus du reggae ?

Brice (basse) Disons que c’est le reggae qui nous réuni, et tout le monde a des influences diverses et variées comme on dit. Il y en a qui sont plus axés jazz, d’autres plutôt pur roots reggae, et puis d’autres sur la musique cubaine. C’est ce qui fait qu’on a réussi cette espèce d’alchimie qui s’est faite naturellement, c’est ce qui nous donne ce son. Et je tiens à rajouter que dans le groupe il y a des origines diverses aussi, il y en a qui viennent d’Afrique de Hollande, le chanteur est d’origine catalane, le batteur est martiniquais. On a réussi à marier la musique et les diverses influences, et ça donne cette espèce d’alchimie que l’on n’explique pas.

En matière de reggae jamaïcain, quelles sont vos influences, votre période de prédilection ?

Brice (basse) Marley fait l’unanimité. Il y a aussi Israël vibration, les Gladiators.

Arthur (guitare) On aime le style roots jamaïcain, le Bob Marley roots, le rocksteady nous plait aussi. Après on écoute des trucs comme Luciano c’est très bien aussi.

Brice (basse) Je connais aussi des trucs un peu plus hardcore comme Vybz kartel par exemple. Tu ne peux pas faire une soirée sans un peu de Dancehall, c’est impossible à mon sens !

Est-ce que vous vous intéressez à la scène reggae française, et qu’est ce que vous en pensez ?

Brice (basse) Disons qu’on a fait partie de cette vague dans les années 2000, donc t’es obligé de t’y intéresser. On a partagé des scènes avec Dub inc, Danakil et d’autres. C’est une nouvelle génération, Pierpoljak a aussi mis sa pierre à l’édifice, on suit ça de près. Le 5 mars on joue avec Broussaï, donc forcément il y a des affinités.

Arthur (guitare) Le reggae c’est une famille, je crois qu’on se connaît tous, on a joué avec le groupe Funde, les Mister gang aussi. Et Danakil, les derniers arrivés si on peut dire ça, c’est magnifique. Les mecs sortent de nul part, c’est génial. Le reggae ne sera jamais mort, il y a une bonne scène reggae français.Le niveau est bon, tout le monde s’est bien amélioré, tout le monde s’est écouté je pense.

Brice (basse) Il y a aussi la scène reggae française avec des artistes qui sont en France mais qui sont africains comme Nzela, c’est un truc un peu particulier. C’est un mec qui est là depuis pas mal d’années, on a collaboré avec lui sur son dernier album.

Vous avez collaboré avec lui au niveau musical ?

Brice (basse) Oui au niveau musical, de temps en temps on collabore avec des groupes.

Justement vous avez une formation solide et expérimentée en matière de reggae, est ce que vous avez déjà pensé à backer des artistes reggae étrangers ?

Arthur (guitare) J’ai l’impression que Kana c’est un peu une entité, même si on back des autres personnes ça restera Kana derrière. On fait tout ensemble, quand on compose la musique tout le monde amène son truc, c’est ce qui donne Kana. Maintenant les invités qu’on a sur le dernier album c’est un peu la même chose. On joue pour quelqu’un d’autre qui vient avec ses mélodies et ses paroles. Mais finalement quand t’écoutes l’album au global c’est du Kana. Après les opportunités nous ont un peu manqué pour backer des gens. Ce serait carrément bien, un mec qui nous appelle pour le backer on ne va pas dire non, au contraire.

Brice (basse) Disons que ça fait dix ans qu’on vit là-dessus, Kana est une espèce d’entité. On a peut-être des œillères aussi… Pourquoi pas… Sur certains festivals ça nous est arrivé de backer des gens pas très connus certes, mais qui nous ont demandés de les accompagner sur 4-5 titres. Va savoir, pourquoi pas ? On n’est pas fermé.

Arthur (guitare) Je dirai que c’est un manque d’opportunités, si on avait les opportunités on le ferait carrément.

Brice (basse) Mais on n’a pas cherché non plus à les créer, on a peut-être été feignant à ce niveau là.

Pouvez vous nous raconter le chemin parcouru entre la formation du groupe et la sortie du premier album ?

Arthur (guitare) Après le nouvel an 98 on se met à répéter ensemble, on a enchaîné à peu près directement. On a commencé à faire des compositions et ressortir des trucs qu’on jouait au lycée comme « visite guidée »

« Visite guidée » est un vieux titre ?

Arthur (guitare) C’est vieux ! Et il n’a pas bougé quand on a repris le truc, on s’est dit mais attend on va le refaire tel quel ! On avait peut-être des paroles qui n’étaient pas super bien, on a changé deux trois trucs. « le vagabond », « le nucléaire » tous ces titres étaient déjà là. Donc on commence à répéter, on se dit comment est ce qu’on va faire le truc. Notre bassiste de l’époque du lycée était à l’île Maurice, il avait monté un studio là bas. Il nous a proposé d’aller à l’île Maurice, on s’est dit on y va ! On se paie les billets d’avions on y va une première fois, on trip et on revient. On se dit bon ok, on y va avec tout le groupe parce que ça le fait. A ce moment là, il y a un gars qui arrive. C’est Alex, un pote de lycée et il nous dit : « votre truc est sympa, ça m’intéresse, on va faire ça ensemble ». C’est devenu notre producteur. On est retourné à l’île Maurice en 99, on enregistre l’album vert, ensuite on revient à Paris fin 99 et en Janvier 2000 l’album était dans les bacs. On l’a distribué nous-mêmes, au début on allait dans les fnac.

Brice (basse) Chacun avec son petit sac et ses trente albums.

Arthur (guitare) Un peu grâce à Alex qui nous a bien aidé et bien poussé, on a fait le tremplin MCM, le tremplin Elysée Montmartre. Ensuite on a fait le festival Garance à Bercy en Juin. L’album venait de sortir et un peu comme Danakil, tout à coup bam on est là ! Après tout le côté artistique ça vient tout seul quand tu le boostes comme ça dès le départ et qu’il y a un album qui sort. Après quelque part, il n’y a plus qu’à…

En Novembre 2002 vous sortez le single plantation, le titre est diffusé en radio et en télé, est-ce que c’est votre maison de disque qui vous a poussé à choisir ce morceau ? Je trouve qu’il est un peu réducteur et qu’il y avait d’autres morceaux intéressants ?

Arthur (guitare) Ce morceau était sur le premier album en version acoustique, et nous on en était resté un peu là tu vois. En tournant on s’est aperçu que tout le monde kiffait ce truc là. Ensuite on a fait le deuxième album. Notre producteur voulait quand même qu’on arrive à un truc sérieux, on n’était pas contre non plus, il a dit ok on réenregistre « plantation » et on le fait en solide et c’est parti comme ça.

Par contre il y a eu une petite polémique autour de ce titre, beaucoup d’infos circulent sur le net comme quoi il aurait été plagié, quel est votre avis là-dessus ?

Arthur (guitare) Notre avis n’est plus que notre avis maintenant puisqu’on est passé en procès. Le premier procès s’est déroulé quand on était en tournée tu vois, on ne s’en est pas vraiment occupé, et on s’est tout pris dans la gueule. On nous a chargé à mort, je crois qu’on a eu la plus grosse amende de l’histoire dans ce domaine. Donc on a été chargé un max, on fait appel en 2005 et là les mecs commencent à réfléchir un peu. Ils se disent ouais bon c’est pas seulement Kana, il y a peut être un peu des deux. Ensuite il y a le bordel des expertises qui prend infiniment de temps. Et on arrive à aujourd’hui où on a un peu gagné le procès. Mais bon, ceci dit toute la musique qu’on entend elle existe parce qu’on entend des trucs à droite à gauche. On ne va pas pomper des choses mais bon, il se peut que t’entendes jouer dans un bar un truc, après ça te traîne dans la tête. C’est un peu né comme ça et effectivement il y a un mec qui jouait ça à Genève mais son affaire n’est pas hyper claire non plus. Je te passe les détails parce que autrement ça durerait trois heures. Voila les deux parties se sont un peu influencées et ça a donné ce truc là.

Vos deux albums se sont bien écoulés 45.000 exemplaires pour le premier, et plus de 50.000 pour le deuxième, c’est des chiffres honorables pour le reggae même si c’était à une époque où on vendait encore des disques, vous attendiez vous à avoir un tel succès ?

Brice (basse) Sérieusement non, quand t’arrives comme ça, tu sors ton album et dans la même année tout ça t’arrive c’est trop d’un seul coup tu ne réalises pas, tu ne comprends pas ce qu’il se passe.

Arthur (guitare) Quand tu as le public qui chante toutes tes chansons par cœur en tournée alors que tu as à peine sorti ton album, tu ne t’y attends pas. Le « vagabond » par exemple on avait 14-15 ans quand on l’a composé, et quand tu vois les mecs en face de toi en train de le chanter, on s’est dit qu’on était peut être pas en train de glander à cette époque là ! C’est hyper surprenant car tout est allé hyper vite. Voilà 45 000, c’est modeste, c’est quand même bien aussi. A ce stade là on a ressenti beaucoup de chaleur et les gens nous kiffait, on s’est bien régalé avec ça.

Revenons en 2008 avec la sortie de l’album « Les fous, les savants et les sages », comment s’est passée cette tournée ?

Brice (basse) Plutôt bien, on s’était arrêté un petit moment pour recomposer justement.

Cinq ans ?

Brice (basse) Pas tout a fait cinq ans car on a continué à tourner. C’est vrai que tu t’arrêtes et que tu ne produis pas d’album pendant cinq ans mais entre temps tu tournes. On a du s’arrêter un an, un an et demi. Ensuite on a rebossé et on est entré en studio, donc ça a du prendre deux ans. Ca fait du bien de ressortir un nouvel album il a été bien accueilli, on s’est fait une belle tournée un peu européenne, on a été un peu partout.

Où est ce que vous avez enregistré les featuring de cet album, Jah Mason et U Roy ?

Brice (basse) Ici chez Victor (clavier du groupe). Le truc c’est qu’ils étaient là, on a été au culot et on les a vu. C’est des gens qu’on aime, on s’est dit bon, c’est l’occasion ou jamais d’essayer de faire quelque chose avec eux. On les a approchés, ils ont dit ok super on passe au studio. Donc ils sont passés au studio, on a enregistré, on a bossé, ça s’est super bien passé. Facilement, vite fait, les mecs bossent rapidement. Des fois on peut être un peu pointilleux quand on écrit une chanson, c’est vrai qu’on se torture un peu les méninges on n’est jamais content d’un mot. Tandis qu’eux ils font des choix rapidement.

Arthur (guitare) Ils arrivent, ils font leur truc. U Roy, il a fait comme d’habitude sur ses albums. Tu lui mets une musique et il va tchatcher sans s’arrêter tu vois ! Et là c’était pareil, le mec est arrivé au studio, tu mets du reggae et il envoie. Jah Mason c’est pareil. Je pense que quand ils sont en France ils profitent pas mal de ce genre de truc, aller un peu partout. Ils sont vachement demandés je pense.

Parlez nous de la réalisation de votre dernier album, dans quel état d’esprit l’avez-vous abordé ?

Arthur (guitare) On peut t’en parler carrément, enregistré tout en live au studio de victor (clavier du groupe) qui est dans le Var. En Février-Mars 2010 on se dit on y va. On n’avait quelques idées et quelques morceaux aboutis et encore… On y est allé comme ça au culot. On est arrivé au studio, on a tout branché et on a tous enregistré ensemble au casque. Pendant un mois on a fait que jouer. Nico qui fait le son ce soir, c’est lui qui a enregistré le truc et c’est parti comme ça.
C’est un bon studio et il y a du monde qui passe tout le temps. Du coup il y a Donz qui est passé pour faire son feat, on a fait plein de truc là bas. On est aussi remonté à Paris pour finaliser un peu. A Paris des featurings se sont faits. On l’a fait comme ça, un peu au culot j’ai envie de dire. Contrairement à celui d’avant où on a vachement préparé les trucs avant d’y aller, à se dire est ce qu’on a toutes les paroles où pas, on est allé direct dedans.

Brice (basse) Et ça a donné plutôt un bon résultat, en tout cas nous, on est super fiers de cet album.

Est-ce qu’il y a des titres que vous avez mis de côté ?

Brice (basse)Tout le temps, tu en fais toujours plus, t’en fais toujours un paquet mais tu ne peux pas mettre tes vingt titres. Des fois c’est même difficile de se dire celui là est bien, il y en a trois qui disent c’est mortel et puis t’en as quatre autres qui disent oui mais… C’est vrai que forcément tu es obligé de les mettre de côté même s’ils sont aboutis et qu’ils racontent une histoire. On en a effectivement quelques uns qu’on n’a pas pu mettre dessus.

Donc vous avez du contenu pour un prochain album ?

Brice (basse) Il y a quelques chansons effectivement qui sont là, mais voila on ne peut pas tout mettre c’est dommage.

Arthur (guitare) Il y a de quoi continuer encore !

Brice (basse) Je crois qu’il y a de quoi continuer comme tu dis (rires).

Est-ce que vous vous fixez une échéance pour le prochain album ?

Brice (basse) Non, comme Arthur te disait tout à l’heure des fois on a plutôt un côté instinctif, quand on sent que c’est le moment on y va. On n’est pas dans un logique de production a tout va. On fait les choses comme on le sent, si cette année on est prêt on y va, si on n’est pas prêt on attendra l’année prochaine.

Vous avez combien de dates à venir ?

Brice (basse) Disons que là c’est en train de se monter, on bosse avec un nouveau tourneur. Donc on prépare la tournée pour la sortie de l’album.

Je trouve qu’on vous voit peu sur Paris, c’est volontaire ? Vous n’aimez pas trop le coin ?

Brice (basse) Si on aime, en fait on est sur Paris mais on n’y fait pas beaucoup de dates, et elles passent un peu inaperçues. Tu vois une fois on a été joué à l’Internationale c’est une petite salle. C’était un peu un coup de surprise, sans trop de promo, sans rien. Les gens qui étaient là en ont profité et on a pu échanger avec eux. On a aussi été joué à l’Entrepôt, c’est assez intimiste. Mais bon effectivement, on ne fait pas que des grandes salles sur Paris parce que le reste du temps on est ailleurs c’est plus pour ça.

Dernière question, toujours le trac avant de monter sur scène ?

Brice (basse) Forcément, chacun à son truc mais c’est évident. Il y a toujours un peu de frisson, on appelle ça du stress où comme on veut mais bon, il y a une espèce de poussée d’adrénaline, c’est comme ça !

 

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