INTERVIEW ALPHEUS, LE 27 MAI 2011 A PARIS, REALISE PAR POTER

 

La fin de l’année 2010 a été marquée par l’excellent retour du chanteur anglais Alpheus avec son disque From creation. Ce nouvel album est le fruit d’une collaboration réussie avec le producteur espagnol Roberto Sanchez. Ce producteur/compositeur/musicien s’est déjà fait remarqué en 2010 pour avoir réalisé l’album « And God said to man » du Jamaïquain Earl Zero. L’alchimie semble avoir de nouveau fonctionnée… Les critiques sont unanimes, la majorité des titres rocksteady et ska de cet album sonne vraiment roots et ont un parfum des productions des années soixante/soixante dix.
Nous avions déjà rencontré Alpheus en 2009 pour une interview où il avait évoqué son passage chez Studio One New York, son travail avec le label français Special Delivery ainsi que sa passion pour le ska et le rocksteady. Live and direct a profité d’une date du chanteur a Paris pour en savoir plus sur son dernier projet.

Remerciements au Moon Band pour la connexion

Lors de notre dernière rencontre tu m’avais parlé des harmonies vocales que tu avais faites pour Sugar Minott à Studio One New York à la fin des années quatre vingt dix, il a disparu en Juillet 2010, tu le considérais comme un mentor…

Oui, je pense qu’il a été le mentor de beaucoup de personnes et d’artistes, c’était quelqu’un de très généreux… A chaque fois que je chante des harmonies je pense à lui car il m’a montré et enseigné beaucoup de choses. C’était un très bon tuteur, c’est une grande perte pour moi (silence).

Sa disparition t’a vraiment affectée

Oui, je me rappelle que je conduisais quand j’ai entendu la nouvelle à la radio. J’ai arrêté la voiture, je me suis dit « mon dieu…», j’ai vraiment ressenti quelque chose. C’était quelqu’un de bien qui m’a toujours traité avec du respect et de l’affection…

Passons à ton nouvel album, à la première écoute j’ai trouvé qu’il sonnait vraiment « pur », que les chansons étaient pleines d’émotions. J’ai l’impression que tu as mis du cœur et des émotions pour faire ces chansons, c’est très différent de la plupart du reggae que l’on peut entendre aujourd’hui

Oui, c’est sérieux. Moi, Roberto Sanchez et le Lone ark riddim force avons mis notre cœur et notre âme dans cet album. J’adore chanter chacun des titres, cela représente un gros travail personnel tu sais, j’y ai mis du cœur… A chaque fois que j’écoute les morceaux j’air la chair de poule. Je suis content que le public le ressente.

Tu as choisi d’intituler l’album « From creation », quel est le message derrière ce titre ?

C’est un choix de Roberto Sanchez, il m’a dit : « On l’appellera From creation ». Je lui ai dit ok, cool. Il m’a dit qu’il a choisi ce nom car il a recréé des riddims et crée les siens. L’autre message qu’il a voulu faire passer c’est que depuis la création nous sommes censés vivre dans l’unité. Blanc ou noir, les religions et les croyances, ça n’a pas d’importance. Il n’y a pas de séparatisme dans la musique et pas de séparatisme dans le reggae.

Quand as-tu commencé à travailler sur l’album et combien de temps a-t-il fallu pour l’enregistrer ?

Nous avons commencé sérieusement en 2008. Mais nous avions déjà commencé à faire des choses en 2007 avec le « Family »riddim, un riddim de Roberto Sanchez, et le « dirty dozen » riddim de Phil Pratt. Il s’agit de singles où l’on pouvait retrouver moi-même, Glen Washington et Ranking Forrest. Ensuite on a commencé à avoir de bons retours du public sur ces singles. Donc on s’est dit ok, faisons un album, et nous avons pris notre temps.

Peux tu nous décrire une journée au studio avec Roberto Sanchez lorsque vous avez enregistré l’album ?

Roberto Sanchez est très technique, c’est une personne, entièrement dévouée à sa musique. Le studio est situé dans un endroit rural très serein, il est dans une ferme. On se lève le matin, il passe me chercher à l’hôtel et on va dans un de ses coins pour manger de véritables tortillas. Tu sais ce que c’est ? C’est wicked ! C’est des oeufs et des pommes de terre broyées. Avec un jus d’orange pressées, un vrai jus wicked ! Le genre de jus qui te rend la peau orange ! (rires). Ensuite on se dirige vers le studio et on parle des chansons, de ce que l’on veut faire. Pour moi c’était comme le feeling de chez Studio One, car avant de chanter un titre nous devions en parler. On discute du feeling du groove, pourquoi ceci ou cela… On focalise notre esprit dessus et ensuite on démarre. On travaille, et ensuite il y a la sieste! Vers 14h30 Roberto commence à regarder sa montre, et on arrête tout même si c’est sérieux ! (sourires). Et on attend deux ou trois heures. La vibe était bonne, chaque chanson enregistrée est fantastique.

Sur ton album précedent « Everything for a reason » on pouvait trouver des riddims new roots et ska. Sur ton dernier album tu sembles te focaliser uniquement sur des titres ska et rocksteady, quelle est la raison de ce changement ?

Pour être honnête j’ai toujours été porté sur le ska et le rocksteady surtout lorsque j’ai fait l’album chez Studio one New York (Quality time sorti en 1999). Ensuite je me suis essayé à d’autres styles, plus modernes avec Special Delivery, un très bon label. Et puis tu sais… J’ai eu des retours de mes amis et de nombreuses personnes, même de Sugar Minott, il était en Angleterre et il m’a dit « Tu devrais rester sur le ska et le rocksteady ». Et je lui ai dit, oui je sais, je devrais le faire. Et j’ai vu que ma voix collait à ces styles et que j’aimais ça, donc je me suis tourné à nouveau vers le ska et le rocksteady. Maintenant c’est tout ce que je veux faire ! Je pense que c’est ce qui me correspond, je pense que le public ressent mieux ma musique lorsque je chante sur ces riddim you know…

Ton dernier album n’est pas distribué en France, c’est dommage car il y il y a quand même un public potentiel ici

Ce n’est pas difficile d’être distribué sur des sites de vente en ligne, les disquaires reggae en France le proposent, je te parle de bons disquaires à Paris ou Lille par exemple. Evidemment on aimerait bien avoir plus d’exposition, mais en ce moment c’est une période difficile pour les maisons de disques. Ils craignent tous de prendre des risques car le public télécharge. C’est difficile pour nous, donc on doit se débrouiller à la dure. Mais il y a toujours une chance que c’est album soit mieux distribué car nous pensons qu’il passera l’épreuve du temps.

Tout le monde sait que pour les artistes reggae d’aujourd’hui, il est difficile voir impossible de gagner sa vie grâce à sa musique. As-tu déjà pensé à mettre la musique au second plan et avoir un métier classique ?

Oui, ça m’est arrivé, je me suis arrêté et j’ai fait quelques jobs pendant un moment. Parfois c’est vraiment déprimant car tu veux faire de la musique mais c’est tellement difficile, la technologie ne favorise pas les ventes, elle n’aide pas les artistes et les labels. Je me suis arrêté plusieurs fois, j’étais vraiment déprimé et malheureux mais je crois que c’est ce qui m’a fait chanter de manière vraie sur l’album From creation. Car dans mes chansons j’évoque le stress, la vie quotidienne, des choses auxquelles tout le monde peut se référer. Je pense qu’il est difficile pour les musiciens sérieux d’avoir un job et de faire de la musique, car tu dois être vraiment focalisé sur la chose. Et je pense que plus tu es focalisé sur ta musique, meilleur en sera le résultat. Donc on fait des sacrifices, beaucoup de musiciens font des sacrifices pour faire de la bonne musique. Ca veut dire que ces personnes n’ont pas un emploi à temps plein, ils n’ont pas beaucoup d’argent. Mais ils veulent produire de la bonne musique donc ils doivent se concentrer dessus, c’est ce que j’ai fait. Ces difficultés ont finalement donné de bonnes chansons, cela m’a aidé à faire de la bonne musique sur le dernier album.

Tu vas tourner cet été avec le backing band Lone Ark riddim force de Roberto Sanchez, mais également avec le sound system français Soul Stereo. Est-ce que les concerts et le fait d’être au contact avec ton public est important pour toi ?

Oui, très important. Car tu sais quoi… donner un concert permet de t’aider à écrire des chansons. Tu sais ce que les gens veulent lorsque tu les vois, tu sais à quelle vibe ils réagissent. Quand plus tard tu t’assois pour écrire, tu te souviens du ressenti du public et de toutes ces choses. Je pense que c’est vraiment important, être un artiste nécessite de passer plus de 50% de son temps auprès de son public.

Pourquoi le Lone Ark riddim ne t’a pas accompagné ce soir ?

Pour des raisons financières, ils ne peuvent pas venir si loin, c’est difficile. Ce que l’on essaye de faire c’est de jouer avec le Moon band lorsque le Lone Ark ne peut pas se déplacer. On doit encore travailler avec le Moon band et apprendre ensemble. Je sais que ça fonctionne de mieux en mieux. Donc je joue avec eux pour les show en France et dans le Nord de l’Europe, et dans le Sud avec le Lone Ark. Il y a de nombreuses personnes au sein du Lone Ark, parfois on ne joue pas avec les douze membres au complet mais à sept. En Espagne et dans le sud c’est plus facile. On peut partir en bus, chanter, manger des oranges, manger des tortillas you know (rires). Tu sais je suis vraiment impatient de jouer avec ce groupe, je n’en dors pas ! J’ai vraiment hâte (rires).

Parlons un peu des textes du dernier album, dans le titre « We are strong » tu chantes
“Dem no know we a strong… bad mind can’t put me down”, est-ce que tu vises quelqu’un en particulier ?

Tu sais quelque chose est arrivé à un de mes enfants qui est adolescent. Il a été brutalisé par un policier (silence), et ça m’a vraiment fait mal… Et je sais que ce genre de choses peut arriver à chacun d’entre nous. Ca peut ne pas être un policier, cela peut être une personne au travail, dans le train, quelqu'un dans la vie de tous les jours. Donc je me suis dit que j’allais écrire un texte sur ce qu’il s’est passé. Même quand une personne cherche à nous rendre la vie difficile, nous devons être forts et le rester. Voila pour quoi je chante (Alpheus se met à chanter une partie du titre). Ils ne peuvent pas nous blesser facilement, on peut toujours leur faire face. Quand j’ai écrit cette chanson et que je me suis rendu en Espagne j’ai dit chantons là immédiatement! Et on l’a fait, le résultat était bon, et la journée s’est bien passée ! J’aime ce titre.

Beaucoup de groupes ou de chanteurs reggae se rendent en Jamaïque pour enregistrer leur album, est-ce que tu penses que cela apporterait un plus à ta musique ?

Oui, absolument, car chaque endroit à sa propre vibe. Mais la terre mère du reggae, ça doit être incroyable. Je n’ai jamais enregistré là bas, ça pourrait être génial, la vibe, le soleil, la famille, les cousins, yeah man ! Cela se fera certainement un jour.

Que peut-on te souhaiter pour le futur ?

Tu sais la seule chose qui me rend vraiment heureux c’est faire de la musique. Si je meurs en faisant de la musique et que je n’ai pas beaucoup d’argent je m’en fous. Ce serait une bonne mort ! J’aime chanter, j’aime voir les gens heureux quand je chante, j’aime voir les gens se reconnaître dans les textes de mes chansons. J’aime ça, c’est ce qui me caractérise, c’est tout ce que l’on peut me souhaiter.

 

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