Rencontre avec Max Romeo, légende du reggae roots qui nous a fait le plaisir de nous accueillir chez lui en Jamaïque pour répondre à nos questions.

Ou es-tu né en Jamaïque ?
Je suis né à Saint Ann, une paroisse voisine située à environ 35 miles d’ici, à proximité d’où habitait Bob Marley.

En quelle année es-tu parti pour Kingston ?
Cela fait si longtemps, je ne me rappelle pas de l’année. C’était il y a environ soixante ans vers la fin des années cinquante. J’avais sept ans quand je suis parti.

Pourquoi as-tu quitté Saint Ann ?
Mon père vivait à Kingston et moi je vivais avec ma mère à Saint Ann. Ma mère a émigré en Angleterre et je suis parti retrouver mon père.

A Kingston tu habitais dans le quartier de Jarrett Lane, est ce que tu as grandi avec des personnes qui sont devenus chanteurs comme toi ?
Hopeton Lewis, on était du même coin, il y avait quelques DJ aussi mais je ne rappelle plus de leur nom.

L’as-tu croisé récemment ?
Je l’ai vu à New York il y a quelques années, il a un magasin de disques à Montego Bay, je ne l’ai pas vu depuis un bon moment.

Hier, on célébrait la naissance de Marley, le connaissais-tu personnellement et as-tu un souvenir particulier de lui ?
Le reggae est comme une famille, une très petite famille, on se connaissait tous même si on ne se fréquentait pas forcément. Bob était un voisin lorsqu’il vivait à Bullbay (autre nom de Nine Miles), on se rencontrait parfois. On s’est aussi rencontré quand il commençait à chanter avec les Wailers à Studio One. C’était quelqu’un de sympathique, de très jovial. Il fallait le connaître, car il avait cette expression de personne en colère, il avait toujours ce visage, c’était un « screwface » original. Tout ce que je peux dire de Bob c’est que c’était quelqu’un de très sympathique. Que ferait-il aujourd’hui ? C’est une bonne question, je pense qu’il s’occuperait d’actions pour le logement de personnes défavorisées.

Quand tu t’es installé à Kingston quelles difficultés as-tu rencontrées en tant que personne ayant vécu à la campagne ?
C’était vraiment difficile de s’habituer à ce nouvel environnement, une des difficultés était que mon père était mariée à une femme, une chrétienne évangéliste, je la trouvais brutale. J’ai été contraint de quitter le foyer à l’âge de quatorze an, et j’ai vécu dans la rue pendant cinq ans. J’ai été un enfant de la rue durant cinq ans. Durant ma jeunesse, je n’ai pas eu de véritable lien familial, j’ai cherché à m’en sortir seul. Tu ne pourrais pas faire ça aujourd’hui car la situation économique ne permet pas à un enfant de s’en sortir seul. Mais à cette époque la Jamaïque était un pays très civilisé, les gens se soutenaient les uns les autres.

Tout le monde s’entraidait ?
Oui, tu cuisines aujourd’hui, je cuisine demain, il n’y avait pas tant de violence dans laquelle les jeunes pouvaient tomber. Il n’y avait pas d’armes à feu, c’était rare d’entendre parler d’un meurtre. Cela arrivait quand des jeunes se tendaient des guet-apens, se bagarraient avec une machette et l’un d’entre eux mourrait.

Tu parles des années cinquante ?
Oui avant que le pays ne soit indépendant. Quand nous sommes devenus indépendants, nous sommes devenus des êtres non civilisés. Nous étions plus civilisés avant, lorsque nous étions sous la juridiction britannique. Nous étions contraints d’avoir une bonne éducation et un savoir vivre. La base était l’éducation et les bonnes manières, cela a été une chose qui a marqué ma jeunesse, se comporter décemment avec les autres, être honnête. L’honnêteté était une chose importante. Si une personne âgée te donnait de l’argent pour lui faire une course, tu y allais et tu recevais quelques penny en retour d’après ce qu’il pouvait se permettre. Et elle te posait une main sur la tête en te disant que dieu te bénisse mon fils… Et cette bénédiction était plus importante que les quelques penny. J’ai grandi avec cette manière d’être, je l’ai adapté à la rue. A l’époque la Jamaïque était conviviale, tu pouvais te comporter comme ça. Aujourd’hui tu ne peux pas te comporter comme ça, si tu vis dans la rue tu es contraint de voler.
Les jeunes d’aujourd’hui qui viennent de la campagne pour s’installer à Kingston font également face à beaucoup de difficultés
Oui, ils viennent avec un espoir, mais la réalité prend le dessus. L’intention avec laquelle ils viennent est un mirage, comme pour beaucoup de personnes qui partent pour l’Angleterre. L’Angleterre est dure, il faut payer cher pour se rendre à Londres, et parfois tu n’as pas les moyens de te payer un retour et tu finis la où les noirs se retrouvent, c’est à dire pour 70 % d’entre eux en prison, et pour les 30 % restants au chômage.

La Jamaïque est le berceau du reggae mais il y a pourtant peu de nouveaux groupes de reggae qui émergent du pays
La raison c’est que l’on n’entend plus de musique en Jamaïque depuis 30 ans ! Il te suffit de deux doigts, d’un clavier et d’un ordinateur dans une chambre pour faire de la musique ! Cela a commencé avec la batterie électronique, et maintenant tout est incorporé dans un clavier, tu peux tout faire avec ça, et tout ce dont tu as besoin c’est de tes deux doigts ! Cela a mis tous les musiciens en Jamaïque à l’écart. Tu veux entendre des groupes de reggae jouer ? Va au Brésil, va au Japon, va en Angleterre, là tu entendras des groupes de reggae. Mais ici c’est le dancehall, deux notes, ou parfois une (Il imite un riddim dancehall) et pas le moindre instrument. Depuis 30 ans le monde a été privé de reggae à cause de la musique dancehall. Je ne suis pas là pour casser le dancehall, car chaque musique à sa place. Mais le problème principal c’est les médias, les radios et la presse écrite. Tu regardes les unes des journaux et tu lis, Beenie man a des problèmes avec sa petite amie, Bounty killer a piqué la petite amie de Beenie man, Vybz Kartel a agressé quelqu’un, c’est tout ce que tu trouves… Tu n’entends pas que Max Roméo a rassemblé des milliers de personnes à un concert en France, où il est accueilli chaleureusement et avec reconnaissance pour l’inspiration qu’il leur donne avec sa musique. Tu n’entends pas ce genre de chose, et les médias idolâtrent les chanteurs disparus et ne prêtent pas attention à ceux qui sont encore en vie. La musique est progressivement effacée de l’esprit des jeunes. Il n’entendent pas de musique roots et ne la connaissent pas non plus.

La plupart des jeunes ne connaissent pas les chanteurs roots des années 70
Non parce qu’on n’en parle pas suffisamment. Comparativement aux jeunes artistes, nous les anciens savons comment gérer nos droits d’auteur. Avec nous les producteurs et promoteurs d’aujourd’hui ne peuvent pas nous avoir et s’accaparer tous les droits d’auteurs et royalties. Les jeunes arrivent dans le business comme nous l’avons fait dans les années 60. Ils ne connaissent rien aux droits d’auteurs. Par exemple j’utilise le nom d’artiste Max Romeo depuis près de 50 ans, mais on pourrait voir une société de taxi du nom de Max Romeo, ou une société de construction Max Romeo car je n’ai pas déposé ce nom. A l’époque je ne connaissais rien à la propriété intellectuelle, personne ne m’en avait parlé non plus, et personne n’en parlait aux artistes. Je ne connaissais rien à ça alors que j’utilise ce nom depuis 50 ans. On aurait pu avertir les chanteurs de la nécessité d’enregistrer leur nom d’artiste, en leur disant voici la manière de protéger vos droits dans la musique, rendez vous à cet endroit et signez ça ! Nous avons construit cette musique et nous sommes mis a l’écart de cette façon ? Et autre chose la superstar du moment en Jamaïque est en prison pour meurtre…

Tu parles de Vybz Kartel
Je ne cite pas de nom, j’ai peur (rires)

Il y a quelques années dans une interview tu disais que le France était le futur du reggae, tu te rappelles de la première fois que tu as joué dans le pays ?
C’était il y a longtemps à Paris, tous les promoteurs étaient venus me voir car ils avaient lu dans les journaux que j’étais mort, ils avaient même vu mon cercueil dans les journaux, les funérailles de Max Romeo ! Juste pour s’assurer que ce n’était pas vrai ils sont venus me voir à l’Elysée Montmartre qui a d’ailleurs brûlée depuis. Certains voulaient même me pincer, pour voir si j’étais bien vivant et pas un fantôme ! C’était mon premier show en France et c’était un très bon show, le public avait bien accueilli la musique roots et c’est toujours le cas aujourd’hui.

Quand tu étais plus jeune pensais-tu que le reggae obtiendrait une telle reconnaissance à travers le monde ?
Non, j’étais présent quand la première note a été jouée. Quand on a essayé de fusionner le rocksteady de l’époque et le calypso de Trinidad (il chante les deux ryhtmiques) et que l’on a appelé reggae. « Bangarang » le titre de Stranger Cole et Lester Sterley était le premier titre reggae, et j’étais dans le studio quand il a été enregistré.

Tu étais présent pour des chœurs ou autre chose ?
Non j’étais là avec le producteur Bunny Lee, on essayait d’apporter notre touche à ce nouveau rythme. Clancy Eccles avait aussi fait un titre sur cette rythmique qui sonnait bien.

Les années soixante dix sont considérées comme l’âge d’or du reggae qu’est ce qui te manque le plus de cette époque ?
L’unité entre les musiciens, la créativité. Un homme comme Tommy mc Cook a été un père pour nous en ce qui concerne la créativité. Quand on avait une chanson à transcrire sur une partition on allait le voir car les chanteurs à l’époque n’avaient pas l’opportunité d’apprendre le solfège. C’était un talent naturel pour lui ! Le niveau créatif des artistes était meilleur qu’aujourd’hui, nous n’avions pas le problème de l’étalage de l’argent, des richesses, et de la notoriété. Nous étions des gens humbles. On prenait le temps de s’asseoir et de créer, on ne faisait pas de chansons autour du micro comme ces gars le font maintenant. On devait prêter attention aux textes, surtout pour moi, car les stations de radios avaient peur de mes chansons, on m’a censuré plusieurs fois.

Durant ta carrière spécialement dans les années 70 tu as supporté le PNP à travers différentes chansons, regrettes-tu de t’être impliqué dans la politique à travers ta musique ?
Non, car ce que j’ai fait à aidé à établir en Jamaïque le plus grand homme politique de l’occident : Michael Manley. Un homme qui avait les gens pauvres dans son cœur. Il a tout essayé pour aider les pauvres. Cet homme portait un message qui était justifié à cette époque. Je n’ai pas de regrets, et aujourd’hui je suis encore plus content qu’une femme soit premier ministre en Jamaïque. Car les femmes comprennent mieux l’économie que les hommes et je peux te dire pourquoi. Je ne sais pas pour toi mais c’est ma femme qui gère nos comptes car elle sait comment économiser. Si je lui donne 1000 dollars le matin je te garantis que je peux venir le soir pour lui demander 50 et acheter un peu d’herbe. Si je garde cette somme avec moi je l’aurais dépensé à 7h alors que je me suis levé à 6h ! (rires), les femmes gèrent mieux les finances. Donc je suis content de voir qu’une femme soit au pouvoir. Je ne vote pas, j’ai voté une seule fois dans ma vie et le politicien pour lequel j’ai voté est mort. Donc je ne vote plus car je ne veux plus tuer d’hommes politique (rires). Je ne vote pas mais je supporte notre gouvernement, si le JLP était au pouvoir il aurait aussi mon soutien car c’est mon gouvernement. Mais personnellement je me place plus du côté du PNP concernant les idées. Je n’ai pas de regrets pour répondre à ta question !

As-tu déjà envisagé de produire des artistes locaux ?
Je le fais avec le label Charmax music. Mon premier gros hit qui est sorti du studio était « Save the Juvenile » de Ruffi Ann, il y a aussi une chanteuse du nom de Sofia Squiere. On a commencé à produire pas mal depuis trois ans environ. J’ai un nouveau gars du nom d’Iba Mahr qui vient de faire une bonne performance au festival de Tony Rebel.

Quelles sont tes projets pour les mois et les années à venir ?
On vient juste de sortir mon dernier album. Pour être honnête avec toi j’ai déjà dit tout ce que je pensais devoir dire, et je n’ai pas envie de me répéter. Je ne vais faire que de la scène, je ne peux pas quitter la scène. Il y a encore beaucoup d’endroits dans le monde où je ne suis pas allé et où les gens aimeraient me voir.

 

INTERVIEW REALISE PAR POTER (REGGAESESSION.FR), PHOTOS: POTER, SERGE & GUILLAUME MOREL (REGGAESESSIONS.FR)..... REMERCIEMENTS FRED, PATRICIA & MAX ROMEO....

 

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